Action divine et responsabilité humaine dans l’oeuvre du Salut

Pour continuer ma série sur l’œuvre du Salut, je vous propose de réfléchir sur un sujet particulièrement important : la part de Dieu et des hommes dans l’œuvre du salut. Cette question est en lien avec un autre sujet qui sera abordé dans les prochains articles : la portée de l’expiation (pour qui Jésus est-il mort ?).

On peut distinguer au sein du christianisme trois grandes positions. La première fait reposer la responsabilité du salut sur l’homme, la deuxième accorde au contraire toute la responsabilité du salut à Dieu, tandis que la troisième envisage une coopération entre Dieu et l’homme : le salut vient de Dieu mais nécessite une réponse de l’homme.

Les trois grandes positions

Le libertarianisme

Pour la première position, que je nomme « libertarianisme », l’homme peut par ses propres forces assurer son salut. Le salut dépend de ses œuvres et l’homme a la capacité de faire des bonnes œuvres par ses propres forces. Il est donc « libre » de faire le bien ou le mal, d’où le nom que je lui ai donné : « libertarianisme ».

Cette position est celle du judaïsme et s’appuie notamment sur l’injonction divine :

« Ce commandement que je te prescris aujourd’hui n’est certainement point au-dessus de tes forces et hors de ta portée. Il n’est pas dans le ciel, pour que tu dises: Qui montera pour nous au ciel et nous l’ira chercher, qui nous le fera entendre, afin que nous le mettions en pratique? Il n’est pas de l’autre côté de la mer, pour que tu dises: Qui passera pour nous de l’autre côté de la mer et nous l’ira chercher, qui nous le fera entendre, afin que nous le mettions en pratique? C’est une chose, au contraire, qui est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton coeur, afin que tu la mettes en pratique. J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre: j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité, pour aimer l’Éternel, ton Dieu, pour obéir à sa voix, et pour t’attacher à lui: car de cela dépendent ta vie et la prolongation de tes jours, et c’est ainsi que tu pourras demeurer dans le pays que l’Éternel a juré de donner à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob. » Deutéronome 30 : 11-14 et 19-20

Au sein du christianisme, on rattache cette position au courant pélagien, du nom de Pélage, un moine du IVe siècle. Cette position n’a jamais été officiellement adoptée par une Eglise. Toutefois, dans la pratique, elle a été diffusée par le monachisme oriental et influence par conséquence une bonne partie de la théologie orthodoxe.

Le déterministe théiste

Le déterminisme théiste est la position inverse. L’homme n’a aucun rôle dans l’œuvre du Salut qui dépend entièrement de Dieu.

Le terme de « déterminisme » veut dire que les actions (au sens large) des hommes sont déterminées par une cause extérieure qui ne dépend pas du sujet concerné. Il existe différentes formes de déterminisme (fataliste, astral, matérialiste, etc.) mais dans cet article je ne m’intéresserai qu’au déterminisme théiste. Cette position est souvent connue sous le nom de « calvinisme » en référence à la doctrine de la double prédestination de Jean Calvin.

Historiquement, le déterminisme théiste a été promu par les gnostiques, puis par les manichéens. Cette doctrine est entrée dans l’Eglise à la fin du IVe-début du Ve siècle avec Augustin d’Hippone, un ancien manichéen converti au christianisme. Après avoir combattu ses anciens coreligionnaires en défendant la position traditionnelle de l’Eglise, Augustin change d’avis et adopte une position déterministe. Cette position est ensuite défendue par quelques individus tout au long de l’histoire. Il faut cependant attendre le XVIe siècle, et Jean Calvin, pour que cette doctrine prenne vraiment de l’ampleur au sein du christianisme et soit officiellement adoptée par un mouvement (connu sous le nom de calvinisme ou position réformée).

Cette position consiste à affirmer que Dieu Lui-Même décrète tout ce qui arrive sur Terre. Une telle doctrine a d’importantes conséquences dans tous les domaines de la théologie (conception de Dieu, but de la création, du salut, etc.). Elle conduit notamment ses partisans (à l’exception des universalistes) à soutenir la doctrine de l’expiation limitée, c’est à-dire à affirmer que Jésus n’est pas mort pour tous les hommes mais seulement pour les élus choisis d’avance par Dieu. Ces différents sujets seront abordés dans les prochains articles.

Le volontarianisme

Je pense toutefois que la position la plus biblique se situe entre ces deux extrêmes et pourrait être qualifiée de « volontarianisme ».

Le Salut est l’œuvre de Dieu mais l’homme est appelé à y répondre. L’homme ne peut pas faire le bien, mais il peut le vouloir et c’est au regard de cette volonté que Dieu agit. Cette position est parfaitement résumée par l’apôtre Paul dans son Epître aux Romains (7 : 14-19) :

« Nous savons, en effet, que la loi est spirituelle; mais moi, je suis charnel, vendu au péché. Car je ne sais pas ce que je fais: je ne fais point ce que je veux, et je fais ce que je hais. Or, si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais par là que la loi est bonne. Et maintenant ce n’est plus moi qui le fais, mais c’est le péché qui habite en moi. Ce qui est bon, je le sais, n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans ma chair: j’ai la volonté, mais non le pouvoir de faire le bien. Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. »

Paul distingue bien sa volonté et sa capacité. Paul veut faire le bien, mais il n’en a pas le pouvoir. Paul n’est donc pas libre, contre le libertarianisme. Toutefois, l’homme n’est pas sans responsabilité et a un choix à faire qui dépend réellement de lui, contre le déterminisme.

Pour terminer, j’illustrerai cette position en commentant brièvement un récit biblique.

Intervention divine 2

La geôle de Pierre

Texte

« Vers le même temps, le roi Hérode se mit à maltraiter quelques membres de l’Église, et il fit mourir par l’épée Jacques, frère de Jean. Voyant que cela était agréable aux Juifs, il fit encore arrêter Pierre. -C’était pendant les jours des pains sans levain. – Après l’avoir saisi et jeté en prison, il le mit sous la garde de quatre escouades de quatre soldats chacune, avec l’intention de le faire comparaître devant le peuple après la Pâque. Pierre donc était gardé dans la prison; et l’Église ne cessait d’adresser pour lui des prières à Dieu. La nuit qui précéda le jour où Hérode allait le faire comparaître, Pierre, lié de deux chaînes, dormait entre deux soldats; et des sentinelles devant la porte gardaient la prison. Et voici, un ange du Seigneur survint, et une lumière brilla dans la prison. L’ange réveilla Pierre, en le frappant au côté, et en disant: Lève-toi promptement! Les chaînes tombèrent de ses mains. Et l’ange lui dit: Mets ta ceinture et tes sandales. Et il fit ainsi. L’ange lui dit encore: Enveloppe-toi de ton manteau, et suis-moi. Pierre sortit, et le suivit, ne sachant pas que ce qui se faisait par l’ange fût réel, et s’imaginant avoir une vision. Lorsqu’ils eurent passé la première garde, puis la seconde, ils arrivèrent à la porte de fer qui mène à la ville, et qui s’ouvrit d’elle-même devant eux; ils sortirent, et s’avancèrent dans une rue. Aussitôt l’ange quitta Pierre » Actes 12 : 1-10

Commentaire

Au delà de l’aspect historique, je pense que cette histoire est une très bonne illustration de l’œuvre du salut. Nous pouvons résumer cette histoire en trois étapes :

a) Pierre était emprisonné et ne pouvait s’échapper par ses propres forces

b) Dieu est intervenu miraculeusement, par l’intermédiaire d’un ange, et a ouvert les portes de la prison

c) Après un temps d’hésitation, Pierre a finalement suivi l’ange, est sorti de prison et a pu retrouver sa liberté

Nous pouvons assimiler la prison au péché. Comme Pierre, nous sommes tous prisonniers du péché et nous ne pouvons pas être délivrés par nos propres forces.
La délivrance est une action souveraine de Dieu. Toutefois, une fois la porte cassée encore faut-il sortir de la prison. Il y a donc une réponse humaine à l’intervention divine. On peut donc reprendre les trois étapes :

a) L’homme est prisonnier du péché

b) Jésus est venu pour libérer les hommes du péché

c) L’homme est appelé à suivre Dieu et à sortir de la prison du péché

Jésus a bien détruit la porte de la prison et a donc offert à tous les hommes la possibilité de sortir de cette prison. Toutefois, tous les êtres humains ne prennent pas nécessairement le chemin de la sortie et beaucoup préfèrent malheureusement rester en prison.

Conclusion

Le Salut est bien une grâce de Dieu. Sans l’intervention divine, nous serions tous restés prisonniers du péché. Néanmoins, cette intervention divine appelle aussi une réponse humaine qui peut être positive ou négative.

L’œuvre de la croix a donné la possibilité à chaque être humain de sortir de la prison du péché, mais tous ne font pas ce choix.

A propos David Vincent 228 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.
  • Cactus Wren

    Bonjour David,

    Je ne commenterai que ce que tu écris sur le déterministe théiste, c-à-d celui de Calvin, non pour le défendre, mais parce que je crois que tu n’en as compris que la moitié, puisque tu ne dis rien de la responsabilité de l’homme dans son système.

    Ce que tu as bien saisis, c’est que pour Calvin le déterminisme divin est ABSOLU : rien n’arrive que Dieu ne l’ait voulu. Mais tu en déduis, tacitement et faussement, que la responsabilité humaine est NULLE si on adopte son principe.

    Or ce n’est pas du tout la pensée de Calvin : pour lui la responsabilité du pécheur est prouvée par le fait même de son incapacité à faire le bien. La nier serait aussi ridicule que si un accusé demandait aux jurés son acquittement sous le prétexte qu’étant un grand pervers, il n’a pu s’empêcher de perpétrer un crime horrible. Plus le jury constate sa perversion, plus il le juge digne de condamnation.

    Comme tu me demandais des conseils de lecture, voici un must dans ce domaine : Le Déterminisme et la Responsabilité dans le Système de Calvin par Auguste Lecerf :

    http://theotex.org/perl/theotex_pgsvg.pl?bk=lecerf_determinisme

    Il est d’autant pertinent de le lire, qu’aujourdui le calvinisme est devenu chez les évangéliques un phénomène de mode, parce qu’il semble conférer à ceux qui s’y rattachent une certaine respectabilité intellectuelle. En réalité la plupart des évangéliques n’ont ni lu ni compris Calvin : preuve en est que sentant bien l’impopularité qui accueillerait la prédication d’un déterminisme absolu, ils s’en abstiennent, et encore moins de parler de la responsabilité du pécheur telle que le Réformateur la conçoit. Que l’on partage ou non sa théologie, il importe avant de prendre position de bien la connaître.

  • Bonjour Cactus,

    Merci pour ton commentaire. En fait j’ai bien compris le système de Calvin, et j’ai d’ailleurs déjà lu le livre que tu me recommandes (grâce à ton site).

    Le livre est effectivement très intéressant pour comprendre la pensée calviniste, même si d’un point de vue théologique, je n’ai pas du tout été convaincu.

    En fait, si je ne parle pas de l’aspect que tu évoques, c’est parce que j’ai prévu d’aborder ce sujet dans un prochain article.

    Quant à ta réflexion sur le calvinisme, qui est devenu un phénomène de mode car associé à une certaine respectabilité intellectuelle, je rejoins tout à fait cette analyse. Je pense d’ailleurs que c’est ce qui attire (consciemment ou non) les blogueurs du BonCombat et tout le groupe qui gravite autour.

  • Cactus Wren

    Ceci dit, le néo-calvinisme français, débuté dans la première moitié du XX° siècle, n’a pas été une lubie de certains évangéliques qui se seraient soudainement découvert des quartiers de noblesse huguenots, mais une réaction interne à l’Eglise Réformée, face à sa déliquescence doctrinale : Lecerf, Marcel, Courthial etc. ont été des calvinistes convaincus, qui ont véritablement retrouvé une puissance de vie dans les racines de la Réforme.

    Aux Etats-Unis, la situation est différente, parce qu’historiquement c’est le biblicisme anglo-saxon puritain qui a modelé le paysage évangélique. A la fin du XIX° il se métamorphose en dispensationalisme qui régnera en maître durant tout le siècle suivant. Mais aujourd’hui, après la non-réalisation de ses prédictions qui devaient suivre (ou plutôt précéder) le retour des Juifs en Israël, le voilà qui tombe en ruines. Certains de ses théologiens ont bien essayé de le retaper avec ce qu’ils appellent un dispensationalisme progressif, lequel en réalité revient à saper la base de la distinction absolue entre Israël et l’Eglise ; autrement dit à son suicide.

    Ce déclin du dispensationalisme, qui n’est plus enseigné par les universités chrétiennes qui autrefois le propageaient avec zèle (Biola par exemple), a forcé les évangéliques américains à se chercher une nouvelle orthodoxie. C’est donc tout naturellement en revenant aux origines du protestantisme, qu’ils découvrent les puritains, et Calvin par la même occasion. Comme d’autre part cent ans de Notes Scofield ne s’effacent pas en quelques mois, on trouve aux US des paradoxes vivants, comme le très encensé John Mac Arthur, vieux pré-trib, qui n’hésite pas à s’afficher en même temps calviniste !

    C’est de ses mutations de l’évangélisme américain que provient, par contre-coup, l’intérêt récent de l’évangélisme français pour le calvinisme, et non d’un néo-calvinisme réformé in situ. Preuve j’en veux ses auteurs fétiches : Piper & Piper & Piper, Carson, Keller, Sproul ; Courthial, Marcel, Berthoud, très peu. Autrement dit, que ce soit en technologie ou en théologie, les français sont d’assez bons découvreurs, mais finalement, ce sont toujours les américains qu’ils finissent par suivre.

  • Merci pour cette réflexion. J’avoue ne pas encore très bien connaitre les auteurs contemporains. Au cours de mes études, j’ai surtout travaillé sur les auteurs anciens, c’est seulement maintenant que je m’attaque à l’époque moderne et contemporaine 😀

  • Au sujet de la sortie de prison de Pierre : non seulement beaucoup restent en prison, mais leur vie consiste à l’aménager, la décorer, de manière à s’y trouver bien confortablement installés.

    Un résumé de ma vision actuelle des choses, à l’étape où j’en suis sur le chemin vers la Jérusalem céleste :
    – la religion: système que se crée l’être humain pour fuir Dieu
    – la science: système humain qui nous montre non pas la réalité,
    mais comment l’être humain voit la réalité
    – la philosophie: système qui navigue entre les deux

    Et pour finir, citations de A. de Mello (persécuté par le Vatican):
    J’ai besoin de m’évader de ma prison, de ma programmation, de mon conditionnement, de mes fausses croyances, de mes fantasmes. Le bonheur est un état libre de toute illusion, un état que l’on obtient en se débarrassant de ses illusions. Vous ne changerez pas si vous vous contentez de changer votre monde extérieur, vous ne changerez pas en changeant de métier, de conjoint, de maison, de gourou ou de religion. Croire cela équivaut à croire que l’on change d’écriture en changeant de crayon. Si vous prenez conscience des barricades que vous élevez sur le chemin de l’amour, de la liberté et du bonheur, celles-ci s’effondreront.

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  • rossi

    Vous êtes semi-pelagien comme le catholicisme et l’orthodoxie^^ (et moi également)