Apocalypse 17 et 18 : La grande prostituée et la Bête (2e partie)

Dans l’article précédent, j’ai identifié la grande prostituée à la Jérusalem hérodienne et la Bête à l’empire romain. Je continuerai ici en commentant quelques versets.

Tout d’abord, je résumerai brièvement l’histoire d’Israël, de la conquête d’Alexandre à l’arrivée au pouvoir d’Hérode. Cela nous permettra de mieux comprendre le contexte des chapitres et les liens qui existent entre « la grande prostituée » et la « Bête ».

La grande prostituée et son alliance avec la Bête

Alexandre le Grand et ses successeurs

Après la conquête rapide de la région, Alexandre le Grand confie la direction de la Koilè-Syrie à son général Parménion. A la mort d’Alexandre, son empire est divisé entre plusieurs généraux qui ont fondé différentes dynasties. Deux d’entre elles nous intéressent particulièrement : les Séleucides qui régnèrent sur Babylone et les Lagides qui régnèrent sur l’Egypte.

Entre 320 et 301, la terre d’Israël change plusieurs fois de mains. Tout au long du troisième siècle, cinq guerres syriennes ont lieu entre les Lagides  et les Séleucides. En 199, elle passe définitivement sous le contrôle séleucide mais dès 142 cette domination n’est plus que nominale.

Antiochos IV

En 175, un nouveau roi séleucide, Antiochos IV Epiphane, arrive au pouvoir. Celui-ci veut « helléniser » la Judée, d’abord de manière pacifique (174-170), puis de manière violente (170-167). Pour cela, Antiochos IV prend plusieurs mesures autoritaires :

-il ordonne de dresser un nouvel autel sur l’autel des holocaustes pour accomplir des sacrifices grecs. Il s’agit de « l’abomination de la désolation » (1 Maccabées 1 : 57 et Daniel 11 : 31 et 12 : 11).

-il ordonne d’élever une statue de Zeus Olympien.

-il autorise la prostitution sacrée et il remplace les fêtes judéennes par des célébrations mensuelles en l’honneur de Dionysos.

-il interdit la circoncision, l’observance du sabbat et le respect de la pureté alimentaire.

Toutes ces attaques contre la religion israélite vont entrainer une révolte des Judéens.

La révolte des Maccabées et la dynastie des Hasmonéens

Cette révolte est menée par une famille, les Maccabées. Après plusieurs années de luttes, les Judéens finissent par l’emporter et la prise de pouvoir de Simon, un des Maccabées, ouvre une ère nouvelle pour la Judée, puisqu’il crée une dynastie et rétablit provisoirement une royauté judéenne.

Après Simon, c’est Jean Ier Hyrcan (143-104), second fils de Simon qui règne, puis son frère, Aristobule Ier (104-103), fils ainé de Jean Hyrcan, puis un autre frère cadet : Alexandre Jannée (103-76).

La veuve de ce frère, Salomé Alexandra (76-67) prend le pouvoir politique, tandis que son fils aîné (Jean II Hyrcan 76-67 / 63-40)  prend le pouvoir religieux. Mais le fils cadet, Aristobule II, dispute la succession. Cette guerre fratricide contribuera grandement à affaiblir la dynastie, et le dernier hasmonéen, Antigone Matthatias (40-37), un des deux fils d’Aristobule II, est ensuite évincé du pouvoir.

L’arrivée des hérodiens au pouvoir

Flavius Josèphe, dans la Guerre des Judéens (I, 282-285), nous explique comment Hérode est devenu roi :

« Antoine (ndl : un des chefs romains) était touché de compassion devant ces revers de fortune (ndl : les malheurs d’Hérode que celui-ci venait de raconter à Antoine). En souvenir de l’hospitalité reçue d’Antipater (ndl : le père d’Hérode) et surtout à cause de la valeur personnelle de celui qui était devant lui, il résolut de faire dès maintenant roi des Juifs celui qu’il avait déjà lui-même créé tétrarque. Non moins que son estime pour Hérode, ce qui le poussait c’était son aversion pour Antigone, en qui il voyait un agitateur et un ennemi des Romains. César se montra plus favorable encore : il évoqua les campagnes d’Antipater, celles dont en Egypte il avait partagé les fatigues avec son père, l’hospitalité et le dévouement qu’il lui avait toujours montrés ; bien entendu, il ne perdait pas de vue l’esprit d’initiative d’Hérode. Il convoqua le Sénat, ou Messala et ensuite Atratinus, après avoir présenté Hérode, rappelèrent en détail tous les services rendus par son père et son dévouement personnel aux Romains. En même temps, ils dénoncèrent l’hostilité d’Antigone, non seulement pour ses torts antérieurs, mais encore du fait qu’à présent il avait reçu son pouvoir des Parthes, au mépris des Romains. A ces déclarations, le Sénat s’émut et quand Antoine, allant plus loin, dit que, en raison de la guerre contre les Parthes, il y avait avantage à ce qu’Hérode fût roi, la proposition fut votée à l’unanimité. La séance une fois levée, Antoine et César sortirent avec Hérode entre eux deux. Les consuls et les autres magistrats les précédaient pour aller offrir un sacrifice et consacrer le sénatus-consulte au Capitole. En ce premier jour de règne d’Hérode, Antoine offrit un banquet en son honneur. »

Nous voyons donc que c’est grâce aux Romains qu’Hérode est devenu roi et, par la suite, c’est grâce aux Romains que lui et ses fils se maintiendront au pouvoir. On a donc là l’alliance entre la Grande Prostituée (Jérusalem sous la domination hérodienne) et la Bête (l’empire romain sous la domination des julio-claudiens).

A cause de cela, les Hérodiens ont cherché à plaire aux Romains et ont fait de nombreux compromis avec le paganisme. Par ailleurs, la fonction la plus sacrée de la religion israélite, celle de Grand Prêtre, devenait un simple instrument entre leurs mains.
Je vous propose maintenant un bref commentaire de quelques versets clefs de ces deux chapitres.

Apocalypse 17 et 18 (1)

Commentaire de quelques versets clefs

Apocalypse 17 : 9-11

 « C’est ici l’intelligence qui a de la sagesse. -Les sept têtes sont sept montagnes, sur lesquelles la femme est assise. Ce sont aussi sept rois: cinq sont tombés, un existe, l’autre n’est pas encore venu, et quand il sera venu, il doit rester peu de temps. Et la bête qui était, et qui n’est plus, est elle-même un huitième roi, et elle est du nombre des sept, et elle va à la perdition. »

Les sept montagnes sur lesquelles la femme est assise sont les sept collines de Rome. Le fait que la femme soit assise sur ces montagnes montre que son pouvoir dépend de Rome. Comme nous l’avons vu, la dynastie hérodienne ne régnait sur Jérusalem que par la volonté des Romains.

Les sept têtes sont les sept empereurs romains. Jean nous dit avoir reçu cette révélation sous le sixième, ce qui permet une datation assez précise de l’Apocalypse. En effet, les contemporains considéraient généralement Jules César comme le premier empereur. Nous obtenons donc la liste suivante :

  • Jules César 2) Auguste 3) Tibère 4) Caligula 5) Claude 6) Néron.

Toutefois, il est aussi possible que Jean ait pu compter Pompée ou Marc Antoine dans cette liste. Nous pourrions donc aussi obtenir les listes suivantes :

  • Pompée 2) Jules César 3) Auguste 4) Tibère 5) Caligula 6) Claude
  • Jules César 2) Marc Antoine 3) Auguste 4) Tibère 5) Caligula 6) Claude
  • Pompée 2) Jules César 3) Marc Antoine 4) Auguste 5) Tibère 6) Caligula

L’Apocalypse a donc été révélée entre les règnes de Caligula et Néron. Je ne trancherai pas la question dans cet article.

Apocalypse 17 : 15-17

« Et il me dit: Les eaux que tu as vues, sur lesquelles la prostituée est assise, ce sont des peuples, des foules, des nations, et des langues. Les dix cornes que tu as vues et la bête haïront la prostituée, la dépouilleront et la mettront à nu, mangeront ses chairs, et la consumeront par le feu. Car Dieu a mis dans leurs coeurs d’exécuter son dessein et d’exécuter un même dessein, et de donner leur royauté à la bête, jusqu’à ce que les paroles de Dieu soient accomplies. »

Après un temps d’alliance, les Romains ont fini par prendre et dépouiller complètement Jérusalem. Le Temple, quant à lui, a été détruit par le feu.

On peut noter que le verbe « haïr » est au futur. La guerre entre les Judéens et les Romains n’a donc pas encore commencé.

Apocalypse 18 : 1-2

« Après cela, je vis descendre du ciel un autre ange, qui avait une grande autorité; et la terre fut éclairée de sa gloire. Il cria d’une voix forte, disant: Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande! Elle est devenue une habitation de démons, un repaire de tout esprit impur, un repaire de tout oiseau impur et odieux »

Il s’agit de la chute de Jérusalem, prise en 70 par les Romains. On peut ajouter un commentaire de Josèphe (La guerre des Judéens, I, 12):

« Car de toutes les cités tombées au pouvoir des Romains, il se trouve que la nôtre (=Jérusalem), après être parvenue au plus haut degré de félicité, est tombée, pareillement, dans le plus extrême des malheurs. »

Apocalypse 18 : 4

« Et j’entendis du ciel une autre voix qui disait: Sortez du milieu d’elle, mon peuple, afin que vous ne participiez point à ses péchés, et que vous n’ayez point de part à ses fléaux. »

Jean exhorte les communautés chrétiennes à fuir cette catastrophe imminente, qui est présentée comme un châtiment divin. Si beaucoup de nos contemporains voient dans l’Apocalypse des évènements à venir, la question que l’on peut se poser est : les chrétiens de l’époque avaient-ils compris le message ?

Je pense que l’on peut répondre oui, comme en témoigne le récit d’Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique III, 3) :

« De plus le peuple de l’Eglise de Jérusalem reçut grâce à une prophétie transmise par révélation aux notables de l’endroit, l’ordre de quitter la ville avant la guerre et d’habiter une ville de Pérée, nommée Pella. Ce furent là que se transportèrent les fidèles du Christ, après être sortis de Jérusalem, de telle sorte que les hommes saints abandonnèrent complètement la métropole royale des Judéens et toute la terre de Judée ».

Le but de ce verset était donc d’avertir les disciples de Jésus qui habitaient à Jérusalem que la ville serait prochainement détruite. Ceux-ci ont, heureusement pour eux, bien compris le message, ce qui leur a permis de fuir à temps pour éviter la catastrophe.

On remarquera, au passage, qu’Eusèbe qualifie Jérusalem de « métropole royale ».

Conclusion

En conclusion, nous pouvons dire que l’étude de ces deux chapitres confirme le fait que l’Apocalypse est bien un livre qui décrit des événements imminents, comme l’annonce d’ailleurs Jean au début et à la fin de son livre, et non une éventuelle fin du monde qui, deux milles ans après, ne serait pas encore advenue.

« Révélation de Jésus Christ, que Dieu lui a donnée pour montrer à ses serviteurs les choses qui doivent arriver bientôt, et qu’il a fait connaître, par l’envoi de son ange, à son serviteur Jean, lequel a attesté la parole de Dieu et le témoignage de Jésus Christ, tout ce qu’il a vu. Heureux celui qui lit et ceux qui entendent les paroles de la prophétie, et qui gardent les choses qui y sont écrites! Car le temps est proche. » Apocalypse 1 : 1-3

« C’est moi Jean, qui ai entendu et vu ces choses. Et quand j’eus entendu et vu, je tombai aux pieds de l’ange qui me les montrait, pour l’adorer. Mais il me dit: Garde-toi de le faire! Je suis ton compagnon de service, et celui de tes frères les prophètes, et de ceux qui gardent les paroles de ce livre. Adore Dieu. Et il me dit: Ne scelle point les paroles de la prophétie de ce livre. Car le temps est proche. » Apocalypse 22 : 8-10

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A propos David Vincent 285 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.