La Bible, une révélation progressive

Un trait distinctif du christianisme par rapport aux autres grands monothéismes, notamment le judaïsme rabbinique et l’islam, est sa conception du « Livre ». Contrairement à la vision rabbinique ou musulmane, les chrétiens ne considèrent pas la Bible comme un livre préexistant au monde, voire même éternel. Au contraire, les Ecritures s’enracinent dans la temporalité de l’histoire humaine et ont été révélées tout au long de cette histoire. Cette différence trouve son fondement dans la définition même de la Parole de Dieu, que j’aborderai dans un prochain article.

Cette vision différente des Ecritures a des conséquences sur notre conception de la révélation. Tandis que pour le judaïsme et l’islam la révélation est plénière dès l’origine, puisque les prophètes ne sont là que pour rappeler ce qui avait déjà été enseigné, dans le christianisme, au contraire, la révélation est progressive.

C’est cet aspect de « progression », que je souhaite développer dans cet article. Je commencerai par mettre en lumière les progrès de cette révélation, ce qui permettra d’expliquer pourquoi nous devons en tenir compte lorsque nous interprétons la Bible. Nous verrons ensuite son aboutissement avec la venue de Jésus et les conséquences que cela a pour nous, puisque la fin de la révélation ne signifie pas l’arrêt de la progression dans la connaissance de Dieu.

Une progression dans la révélation

Le but de la révélation est de nous apprendre à mieux connaître Dieu, ce qui répond au désir du Père (Jean 17, 3). L’idée de progression implique que ceux qui viennent en premier ont moins de connaissance que ceux qui viennent ensuite. Cela étant dit, il faut tout de suite souligner un point important : cette progression n’est ni linéaire, ni « universelle » au sens strict mais générale. Dans son ensemble, l’humanité, au fil des âges, apprend à mieux connaître Dieu. Toutefois, on trouve à toutes les époques des individus exceptionnels qui étaient beaucoup plus proches de Dieu que la plupart de leurs contemporains. C’est le cas par exemple d’Abraham que Jacques appelle l’ « ami de Dieu » (Jacques 2 : 23).

Il faut donc se souvenir que certaines vérités n’ont été révélées que progressivement et n’étaient pas connues des premiers croyants. La vie après la mort, par exemple, est inconnue des plus anciens textes. Nous voyons que toutes les perspectives de la Torah (les cinq premiers livres de la Bible) sont terrestres : un foyer national, une prospérité financière, une abondance matérielle, une longue descendance, etc. Plus encore que cet argument « par le silence », nous voyons des formules affirmatives qui montrent clairement que les rédacteurs ne concevaient pas une vie après la mort, c’est le cas par exemple de Job 14 : 14 :

« Si l’homme une fois mort pouvait revivre, j’aurais de l’espoir tout le temps de mes souffrances, jusqu’à ce que mon état vînt à changer. »

En relevant cela il ne faut pas y voir une erreur, ni même mettre ce texte en opposition avec d’autres versets qui affirment explicitement le contraire. La Bible ne doit pas être lue linéairement et tous les versets ne doivent pas être mis sur le même plan. Chaque verset doit être correctement situé et remis à sa place au sein du processus global de révélation.

Mais cette progression de la révélation peut se faire au sein même d’un texte. Cette notion est plus compliquée à comprendre à cause de notre vision de l’écrit.

Ecriture et oralité

Nous concevons la Bible avant tout comme un texte écrit et figé, ce qui est juste pour notre époque. Cependant, autrefois, le rapport entre oral et écrit n’était pas le même. Tout au long de l’Antiquité, la transmission orale était jugée beaucoup plus fiable que la transmission écrite. Ce jugement se trouve aussi bien chez les philosophes païens, que chez les rabbins ou les Pères de l’Eglise. L’explication est assez simple. Chaque texte écrit est copié manuellement et peut donc facilement être altéré, volontairement ou non. En revanche, on tenait en haute estime, et comme beaucoup plus fiable, la transmission de l’enseignement de maître à disciple. La mise par écrit des enseignements n’est apparue que tardivement et avec réticence. Bien souvent ce n’était pas le maître lui-même qui mettait par écrit ses enseignements mais plutôt ses disciples, même si cela pouvait se faire de son vivant. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé pour Jésus : lui-même n’a rien écrit, sauf sur du sable, et ce sont ses disciples qui ont mis par écrit ses enseignements.

Cette façon de pensée sera complètement remise en cause par l’invention de l’imprimerie. La possibilité d’imprimer un même texte en des milliers, voire des millions, d’exemplaires rend toute falsification impossible, ce qui a totalement transformé notre rapport à l’oralité et à l’écriture. La diffusion massive de l’écrit a par ailleurs fait reculer la pratique de l’oralité et a fini par dévaluer ce moyen de transmission. Ainsi, le progrès technique a entrainé un changement civilisationnel qui s’est directement répercuté sur notre mentalité. Il faut être conscient de ce changement et en tenir compte si l’on veut comprendre les hommes de l’Antiquité.

Les textes originaux et leur transmission

Mais revenons justement à cette Antiquité. Outre la domination de l’oral sur l’écrit, un deuxième point diffère : les frontières entre les deux sont beaucoup plus floues. Toutes les notions de « droits d’auteur », de « propriété intellectuelle », de paratextualité (note de bas de pages, commentaires, etc.) n’existent pas. De fait, un copiste ou un traducteur, qui transmet un texte, peut très bien intervenir directement dans le texte lui-même, sans pour autant considérer cela comme une fraude. Ainsi, la notion même de « textes originaux », qui peut être pertinente pour le Nouveau Testament, l’est en revanche beaucoup moins pour l’Ancien Testament.

Pour qualifier ce phénomène, on a parlé de « scribes ». Les scribes ne sont ni des auteurs, ni des simples copistes. Ils copient des textes qu’ils ont reçus, mais ils peuvent aussi intervenir au sein de ces textes. Nous avons de nombreux exemples d’interventions dans les différents textes qui nous ont été conservés : la Septante, les Targumim, Qumran, etc. mais j’en parlerai dans des articles plus spécifiques.

Il ne faut donc pas voir les écrits de l’Ancien Testament, comme des textes gravés dans le marbre qui nous auraient directement été transmis depuis Moïse, ou leurs auteurs respectifs, mais il faut tenir compte du fait qu’ils ont pu être complétés par les scribes qui nous les ont transmis.

La Révélation : Jésus

En reconnaissant ce principe, n’y a-t-il pas un risque de dérive ? Ne pourrait-on pas imaginer qu’aujourd’hui des personnes se servent de cet exemple pour modifier, « mettre à jour », la Bible ? La réponse est non, car encore une fois, il faut tenir compte de l’histoire de la révélation.

Toutes ces modifications ont été faites avant la venue de Jésus, c’est à-dire durant une période de l’histoire où la révélation était encore en progression. Mais la venue de Jésus marque justement l’aboutissement de cette révélation et Jésus est lui-même la révélation absolue. Dès lors, il n’y a plus de nouvelle révélation, puisque Dieu s’est pleinement révélé en Jésus.

Et le Nouveau Testament ?

Mais que penser alors du Nouveau Testament ? Bien que ces livres aient été écrits après la venue de Jésus, ils n’apportent pas une révélation doctrinale supplémentaire par rapport à ce qu’enseignait Jésus, ils ne font que reprendre son message pour l’expliciter et l’appliquer à des cas concrets.

Cela se voit dans la composition même du Nouveau Testament : il ne s’agit nullement d’une somme théologique, d’un traité dogmatique ou d’un manuel de théologie. Au contraire, le Nouveau Testament est constitué de livres historiques et de lettres destinées à répondre à des besoins concrets, dans des circonstances précises. Ces lettres peuvent d’ailleurs être elles-mêmes des réponses à d’autres lettres que nous n’avons plus, ou faire écho à des situations que nous ne connaissons plus, ce qui rend la compréhension de certains passages plus difficile. 

Révélation et compréhension

Toutefois, affirmer qu’il n’y a plus de nouvelle révélation depuis Jésus ne veut pas dire que la connaissance est appelée à stagner, bien au contraire. La révélation est complète, mais il faut maintenant progresser dans sa compréhension.

Cet aspect est déjà visible dans les évangiles. Nous voyons que plusieurs fois les disciples de Jésus n’ont compris ses paroles qu’après la résurrection. Ils n’ont pas eu une nouvelle révélation, Jésus leur avait déjà tout dit, mais une meilleure compréhension de ce qui leur avait été dit. Jésus lui-même a promis avant son ascension qu’il enverra l’Esprit-saint pour conduire ses disciples « dans toute la vérité ».

De la même manière, l’Eglise est appelée, au fil des âges, à entrer dans une meilleure compréhension de la révélation complète de Dieu en Jésus-Christ. Cette meilleure compréhension a un aspect individuel et un aspect collectif. Chaque chrétien est appelé à une meilleure connaissance de l’Evangile et ce sont tous ces progrès individuels qui permettent la croissance de l’Eglise.

« Et il a donné les uns comme apôtres, les autres comme prophètes, les autres comme évangélistes, les autres comme pasteurs et docteurs, pour le perfectionnement des saints en vue de l’œuvre du ministère et de l’édification du corps de Christ, jusqu’à ce que nous soyons tous parvenus à l’unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu, à l’état d’homme fait, à la mesure de la stature parfaite de Christ, afin que nous ne soyons plus des enfants, flottants et emportés à tout vent de doctrine, par la tromperie des hommes, par leur ruse dans les moyens de séduction, mais que, professant la vérité dans la charité, nous croissions à tous égards en celui qui est le chef, Christ. » (Ephésiens 4 :11-15)

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A propos David Vincent 202 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.