Les catholiques traditionalistes et l’autoritarisme du pape François

Depuis quelques semaines, je vois régulièrement des catholiques, de tendance traditionaliste, se plaindre de « l’autoritarisme » du pape François. Cela fait notamment suite à la controverse autour d’Amoris Laetitia. J’évoquerai l’aspect doctrinal de cette question dans un autre article. Ici, retenons simplement que suite à cette exhortation apostolique, quatre cardinaux ont émis dans une lettre des Dubia, c’est-à-dire des doutes concernant l’orthodoxie doctrinale des propos, lettre à laquelle le pape n’a pas répondue. Est ensuite venue une « correction filiale » à laquelle le pape n’a pas non plus répondue. Dans le même temps, plusieurs personnalités catholiques,comme le fr. Thomas Weinandy ofm, ayant critiqué le pape ont été contraintes à la démission. Tout ceci a suscité de vives critiques de la part des courants traditionalistes qui estiment que le pape François gouverne de manière trop solitaire, sans tenir compte des remarques qui lui sont faites. J’aimerais maintenant expliquer pourquoi cette attitude me paraît tout à fait paradoxale

Des presbytres à l’évêque 

La situation actuelle dans l’Eglise catholique est due à un double mouvement. Au niveau local, l’établissement progressif, mais assez rapide, d’un épiscopat monarchique. Aux temps apostoliques, chaque Eglise locale était gérée par un collège de presbytres, assistés de diacres pour les tâches matérielles. Vers la fin du 1er-début du 2e siècle, on voit apparaître un système hiérarchique à « trois étages », diacres, prêtres et évêque unique. Ce système se diffuse assez rapidement, dès le 2e siècle à Rome et dans la plupart des Eglises. On connaît cependant quelques exceptions, en Gaule notamment, qui persistent jusqu’au 4e ou 5e siècles.

Ce mouvement local s’est accompagné d’une cléricalisation qui sépare toujours plus les membres du clergé des autres fidèles. Il est intéressant de constater que si l’apôtre Paul demandait à choisir comme évêques des hommes mariés qui avaient démontré leur capacité à bien gérer une famille, on s’orienta au contraire assez vite vers des évêques célibataires. Le célibat épiscopal devint la norme, puis la règle, les derniers évêques mariés datant, à ma connaissance, de la fin de l’Antiquité tardive (5e ou 6e siècle).

De la primauté romaine à la monarchie absolue

Parallèlement à ce cela, mais de manière plus lente, on constate aussi l’émergence d’une hiérarchie entre les différentes Eglises locales. L’Eglise romaine reçoit très vite la primauté d’honneur, due notamment à son statut de capitale d’Empire, à laquelle s’ajoute son origine apostolique, unique en Occident.

Cette primauté d’honneur ne veut cependant absolument pas dire qu’elle dirige les autres Eglises. De nombreux exemples tout au long du premier millénaire nous montre que l’Eglise romaine n’a un pouvoir décisionnaire que sur l’Occident, et même plus particulièrement l’Europe. Les Eglises d’Orient respectent l’Eglise romaine, mais ne la considèrent pas comme maîtresse des autres Eglises. L’évêque de Rome est simplement « premier entre ses égaux ».

Il faut attendre la rupture avec Constantinople et le règne de Grégoire VII (1073-1085) pour voir apparaître la monarchie pontificale manifestée notamment à travers les Dictatus Papae. Ce pouvoir se renforce progressivement au fil du temps, mais est, tout au long du Moyen Age, contrebalancé par les autorités temporelles, en particulier l’empereur et le roi de France. Au sein de l’Eglise latine, le pape est bien devenu un monarque, mais un monarque aux pouvoirs limités.

Encore au 17e siècle, Louis XIV n’hésite pas à promulguer les Quatre Articles rédigés par Bossuet, qui limitent drastiquement le pouvoir du pape. En réalité, et c’est là tout un paradoxe pour les royalistes ultramontains , ce n’est qu’après la révolution française, que le pape peut réellement s’affirmer comme monarque absolu au sein de l’Eglise catholique d’obédience romaine. Cette apogée de la monarchie pontificale se manifeste lors du concile Vatican I avec la promulgation du dogme l’infaillibilité pontificale.

Plus que le dogme lui-même, qui est finalement assez limité, c’est surtout la conception de l’exercice du pouvoir qui est profondément transformée. Le pape est bien devenu, au sein de l’Eglise catholique romaine, un monarque absolu. Il faut cependant bien se rendre compte que cette situation est assez nouvelle au regard de l’histoire et que jamais auparavant le pape n’avait concentré entre ses mains un tel pouvoir.

Le retournement

Cette situation convenait très bien aux traditionalistes, tant que le pape avait des opinions qui allaient dans leur sens. Seulement, ils se heurtent aujourd’hui au problème inhérent à toute monarchie, le changement d’orientation lié au changement de personne.

Les protestants avaient eu le même problème à l’époque moderne. Après les guerres de religion, ils avaient placé leur confiance, et leur sécurité, dans les mains du roi de France, estimant que seul ce pouvoir absolu pouvait les protéger de la majorité catholique. Ce choix pouvait apparaître pertinent tant que le monarque était tolérant envers les protestants, ce qui était le cas d’Henri IV et, dans une certaine mesure, de Louis XIII. Toutefois, les choses ont complètement changé avec Louis XIV, qui a révoqué l’édit de Nantes en promulguant celui de Fontainebleau (1685) et a porté un coup très dur aux protestants français.

Les catholiques traditionalistes sont aujourd’hui confrontés au même type de problème. Ils ont remis tous les pouvoirs aux mains d’un homme, le pape, et se retrouvent pris au piège, lorsque ce même homme conduit l’Eglise dans une direction qui ne leur convient plus.

A propos David Vincent 221 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.
  • Alexandre Jeantet

    Je pense que votre article souffre d’un manque de précision de vocabulaire. C’est quoi, un catholique traditionnaliste ? Parce que nombre de catholiques qui ont des hésitations par rapport à François et à son autoritarisme sont tout simplement des  »conservateurs », qui ne partagent pas forcément la filiation ultramontaine du  »parti des intransigeants » qu’on retrouve chez les tradis purs souches – qui eux-mêmes restent largement un phénomène assez français. Mais les Cardinaux que vous citez, ou Weinandy, ne sont pas à proprement parler de ceux-là – sauf peut-être Burke.

    Sinon j’ai un vif intérêt pour le cas que vous évoquez de comunautés non-épiscopaliennes tardives en Gaule. Vous avez une source ou un article vers lequel me renvoyer ?

    • Maxime Georgel

      Même question pour les communautés non-épiscopaliennes.