La collection « Sources chrétiennes »

Comme je l’ai souligné dans ma présentation, c’est au cours de ma deuxième année de licence que j’ai eu l’occasion de découvrir la collection « Sources chrétiennes ». Cette collection a eu un rôle important dans mon parcours personnel, puisque c’est grâce à elle que je me suis lancé dans la recherche et j’aimerai donc vous la présenter.

Des débuts difficiles

Cette collection est née dans un contexte assez difficile et a dû surmonter des obstacles venant de bords opposés. Tout d’abord, dans le monde universitaire, il y avait, dans les années 1940, de fortes résistances « laïcistes », qui rendaient difficile le simple fait de travailler sur les Pères de l’Eglise. On sortait tout juste de ce que les historiens ont appelé « la guerre des deux France » (France catholique contre France anticléricale), et le simple fait de travailler sur le christianisme paraissait suspect. Les choses commencèrent à évoluer avec Henri-Irénée Marrou (1904-1977) et André Latreille (1901-1984). Le premier, catholique convaincu, fut notamment élu sur la chaire de christianisme ancien à la Sorbonne pour succéder à Charles Seignobos, qui lui était nettement anticlérical.

Mais au sein de l’Eglise catholique, les choses ne furent pas non plus faciles. La naissance des « Sources chrétiennes » a été assez discrète au sein de la compagnie de Jésus, puisque seuls les supérieurs immédiats, les responsables de la province de Paris, en avaient été avertis. En effet, plusieurs théologiens catholiques, d’inspiration néothomiste, voyaient d’un mauvais œil ce retour aux Pères de l’Eglise. Ils pensaient que ces Pères avaient déjà été pleinement exploités par la théologie scolastique et qu’il fallait maintenant s’appuyer sur elle pour aborder les questions théologiques. Un retour aux Pères leur apparaissait comme une remise en cause du système scolastique et un danger pour la théologie catholique. De fait, le premier projet amorcé est arrêté par les autorités romaines de la Compagnie à l’automne 1938. Il ne pourra repartir qu’en 1941.

Mais à cette date, un autre problème se pose. Nous sommes en pleine Seconde Guerre mondiale et les éditeurs doivent maintenant faire face à des difficultés matérielles, à commencer par la rareté du papier. A cela, il faut ajouter les lenteurs de la censure et le désistement d’un associé (Stanislas Fumet). Entretemps, la collection « Sources chrétiennes » change d’éditeur. Elle devait être éditée par les Editions du Livre français, elle sera finalement éditée par les Editions du Cerf.

Malgré cela, le premier volume peut finalement sortir en pleine guerre. Symboliquement, en signe de résistance, les responsables de la collection ont choisi la Vie de Moïse de Grégoire de Nysse.

Les pionniers

De cette période de fondation, on peut retenir trois noms clefs, deux noms de lieux et une personne : Notre-Dame de Mongré, collège jésuite de Villefranche-sur-Saône, Fourvière et Victor Fontoynont (1880-1958), qui fut professeur de philosophie à Mongré de 1920 à 1932. C’est lui qui impulse la collection, même s’il se retire très tôt pour laisser la place à Claude Mondésert (1906-1990) et Jean Daniélou (1905-1974).

A partir de la fin de l’année 1946 et du début de l’année 1947, c’est le père Jean Daniélou qui prend toute la direction pratique de la collection, tandis que le P. Claude Mondésert, à partir d’octobre 1947, assure le secrétariat des « Sources chrétiennes ». Ces derniers sont étroitement surveillés par le Vatican et parfois même sanctionnés, ce qui ne manque pas de créer certaines tensions entre eux. Le P. Claude Mondésert est très proche du P. Henri de Lubac (1896-1991) et ne voit pas toujours positivement l’attitude de Jean Daniélou. Ainsi, il écrit par exemple : « [Daniélou] n’a échappé […] à toute sanction qu’à cause de son inconsistance doctrinale et de ses palinodies. ».

Je reviendrai cependant plus en détail sur cette période et ces sanctions lorsque j’aborderai l’histoire du concile de Vatican II.

Le temps des reconnaissances

A partir de 1951, c’est Claude Mondésert qui porte l’essentiel de la charge des « Sources chrétiennes ». Peu à peu, elle obtient une reconnaissance universitaire et des professeurs comme William Seston (1900-1983) et André Piganiol (1883-1968) manifestent leur intérêt pour la collection.

Actuellement, c’est sans aucun doute au niveau mondial une des meilleures collections pour l’édition patristique et nous avons la chance de l’avoir en français.

Au sein de l’Eglise catholique, le concile Vatican II marque un tournant important, puisqu’il inaugure un renouveau patristique. Le pape Jean XXIII est d’ailleurs un fervent soutien de ce projet et il fait même, à titre privé et secret, un don de 5 millions.

Finalement, la collection peut continuer grâce aux subventions, privées et publiques.

La collection

Au départ ce sont les Pères grecs et byzantins qui sont privilégiés, même si le recrutement de Jean-Rémy Palanque (1898-1988) pour la traduction d’Ambroise annonce une ouverture vers les Pères latins. La série latine commence officiellement en 1947 avec le Traité des mystères d’Hilaire de Poitiers. C’est aussi à partir cet ouvrage, qui est le 19e de la collection, que le texte original grec ou latin figure systématiquement. Ainsi, les livres sont aujourd’hui composés d’une solide introduction qui présente à la fois la tradition manuscrite de l’œuvre, mais aussi son auteur, son contenu et son contexte ; et une édition critique avec, sauf exception, le texte en langue originale et la traduction française en vis-à-vis.

Enfin, la question de datation de la période patristique s’est aussi posée. Les responsables de la collection ont finalement décidé d’aller jusqu’aux 13e et 14 siècles.

Bibliographie

Fouilloux, E. (1995). La collection « Sources chrétiennes ». Editer les Pères de l’Eglise au XXe siècle. Paris : Le Cerf.

Mondésert, C. & Guinot, J.-N. (2010). Lire les Pères de l’Eglise dans la collection « Sources Chrétiennes ». Paris : Le Cerf.

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A propos David Vincent 262 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.