La datation de l’Apocalypse

Dans la continuité de ma série d’introduction au prétérisme, j’aimerais maintenant aborder la question de la datation de l’Apocalypse. Il existe globalement deux grandes positions : ceux qui datent l’Apocalypse d’avant 70 (dans les années 40 ou 60) et ceux qui la datent du règne de Domitien (environ 96). De mon côté, je me rattache à la première position. J’expliquerai ici pourquoi cette position a ma préférence.

Dater un texte

Quelque soit le texte, il y a deux grands types de critères de datation : les critères externes et les critères internes.

Les critères externes sont les informations qui nous sont fournies en dehors du texte. Cela peut être des témoignages d’auteurs anciens, des notes en marge de manuscrits, etc.

Les critères internes sont les éléments issus du texte lui-même. Il s’agit principalement de la langue ou de mentions d’éléments historiques permettant la datation du texte.

Dans le cas des écrits bibliques, les témoignages extérieurs proviennent surtout des Pères de l’Eglise (les écrivains chrétiens des premiers siècles) ou des manuscrits bibliques. Du côté interne, l’étude de la langue ne peut pas être d’un grand secours car l’écart est trop faible. On peut distinguer un texte latin du 1er siècle d’un texte latin du 8e siècle, mais l’étude de la langue ne permet pas de trancher entre deux datations séparées de quelques décennies. En revanche, on peut tenter de déceler des références historiques.

Les témoignages patristiques

Le témoignage le plus connu est sans aucun doute celui d’Irénée de Lyon (responsable de l’Eglise de Lyon à la fin du 2e siècle). Celui-ci dans son livre Contre les hérésies date l’Apocalypse du règne de Domitien. Ce témoignage est cependant contesté par certains, mais dans cet article, je ne débattrai pas de ce sujet et j’admettrais qu’Irénée a bien voulu dire que le texte datait de Domitien. Je pense en effet que ce témoignage n’est pas si décisif que cela, car si Irénée a sans aucun doute reçu de bonnes informations, on remarque qu’il fait souvent des confusions. Cette position a cependant été ensuite majoritairement suivie dans la tradition occidentale.

Toutefois, on aurait tort de croire qu’elle ait été unanime au sein de l’Eglise. Il existe aussi une autre tradition qui date l’Apocalypse beaucoup plus tôt. Le fragment de Muratori affirme que les lettres de Jean aux sept Eglises ont été écrites avant celles de Paul. Epiphane de Salamine estime que l’Apocalypse a été écrite sous Claude et des Prologues syriaques datent aussi l’Apocalypse d’avant 70. Même minoritaire, il existe donc bien une tradition chrétienne, que l’on peut retrouver à différentes époques, qui date l’Apocalypse d’avant 70.

Les critères internes

Même si je pense que l’Apocalypse présente clairement un contexte judéen qui favorise une rédaction avant 70, il faut reconnaître que la plupart des éléments avancés comme « critères internes » peuvent bien souvent être contestés et faire l’objet d’interprétations contradictoires.

Il y a cependant un verset qui me paraît absolument décisif :

« Ce sont aussi sept rois: cinq sont tombés, un existe, l’autre n’est pas encore venu, et quand il sera venu, il doit rester peu de temps. » Apocalypse 17 : 10

La plupart des commentateurs s’accordent pour reconnaître dans ces sept rois les empereurs. A titre personnel, j’ai une autre proposition, qui ne change cependant rien à la conclusion. Examinons donc la liste des empereurs romains jusqu’à la fin du 1er siècle :

  • Jules César
  • Auguste
  • Tibère
  • Caligula
  • Claude
  • Néron
  • Galba
  • Othon
  • Vitellius
  • Vespasien
  • Titus
  • Domitien

La question est de savoir qui est compté comme le premier empereur. On peut avoir une hésitation entre Jules César et Auguste. Dans le premier cas, cela nous mènerait à Néron, dans le second à Galba. Mais en réalité, cette hésitation ne change pas grand chose, car les deux empereurs ont régné avant 70.

Si le texte est aussi évident, comment expliquer que des exégètes défendent une datation sous le règne de Domitien. On peut aussi poser la question autrement : comment concilient-ils ce verset avec une datation sous le règne de Domitien ? Il y a principalement trois possibilités :

1) La première est celle de l’antidatation, c’est-à-dire que Jean aurait eu recours à une fausse datation. Elle est majoritairement adoptée par les exégètes universitaires. Ils estiment que le texte fait bien référence à Néron, mais que c’est une fausse datation. Pour dire les choses simplement, Jean a écrit le texte sous Domitien, mais a fait semblant de l’écrire sous Néron. Il est dur de réfuter frontalement cette hypothèse, car elle n’a précisément pas d’appui direct sur le texte. On peut cependant faire valoir un élément qui la rend improbable, c’est le fait que Jean n’utilise pas le pseudépigraphie. Il est en effet courant que les auteurs des livres apocalyptiques utilisent de faux noms (Daniel, Hénoch, etc.) pour antidater leur texte. En revanche, dans le cas de Jean, les exégètes reconnaissent qu’il n’utilise pas ce procédé et écrit sous son vrai nom. A partir de là, il n’y a aucune raison valable pour imaginer dans ce verset un recours à une fausse datation.

2) Une deuxième hypothèse consiste tout simplement à partir de Domitien, en considérant qu’il s’agit bien du sixième empereur, et de remonter en arrière. On arrive alors à Galba. Le problème c’est que cette démarche est un parfait exemple d’eisegèse, plutôt que d’exégèse. Plutôt que de partir du texte pour en tirer des conclusions, on part de nos conclusions et on essaye de les imposer au texte de manière totalement arbitraire. Certains sautent aussi des empereurs dans la liste et arrivent à Caligula ou Tibère, mais cela n’a aucune justification historique et ne résout de toute façon pas le problème posé.

3) Enfin, une troisième hypothèse est de considérer que cette déclaration de Jean est purement symbolique et qu’elle n’a pas vocation à fournir une datation précise. Chacun peut évaluer cette proposition, mais personnellement elle ne me paraît pas concluante. S’il y a effectivement de nombreux symboles dans l’Apocalypse, il me semble que le contexte de ce verset ne justifie pas cette interprétation et invite plutôt à voir dans cette déclaration une référence historique précise.

La faiblesse de ces différentes « solutions » proposées pour éviter d’admettre que ce verset entraine une datation avant 70 me paraissent donc au contraire renforcer cette hypothèse. Cette conclusion est d’ailleurs tellement évidente qu’Edouard Reuss, un des grands exégètes protestants du 19e siècle, n’hésitait pas à affirmer dans son Commentaire sur l’Apocalypse, que ce livre était le livre du Nouveau Testament le plus facile à dater. Sans vouloir trop minimiser les divergences d’interprétation qui peuvent exister et entrainer quelques variantes dans la datation, il me semble qu’effectivement ce verset d’Apocalypse 17 : 10 incline sérieusement en faveur d’une date d’avant 70.

Une lecture alternative

Avant de conclure, j’aimerais revenir sur la lecture alternative évoquée précédemment. Comme je l’ai dit, cette interprétation ne change rien à la datation, mais il me paraît intéressant de vous la soumettre.

Au vu du contexte général du livre, je pense qu’il est aussi possible que ces rois ne renvoient pas aux empereurs romains, mais à la dynastie hérodienne. Là encore se pose le problème du début : Antipater est-il compté comme le premier roi ou Jean commence-t-il plutôt avec Hérode ? Mais, comme pour les empereurs romains, nous arrivons dans tous les cas à une date avant 70.

Le point fort de cette hypothèse est qu’elle me paraît être plus en cohérence avec l’ensemble de l’Apocalypse, qui pour moi se situe clairement dans un milieu judéen. Je développerai cependant cela dans un prochain article.

Conclusion

En conclusion, nous pouvons dire que les critères externes peuvent offrir deux possibilités de datation (avant 70 ou sous le règne de Domitien), mais que les critères internes, et particulièrement le texte d’Apocalypse 17 : 10, inclinent clairement vers une datation avant 70.

Terminons en signalons que cette date de 70 a été défendue à l’époque contemporaine par des exégètes et des historiens aux convictions très diverses (croyants ou non-croyants, catholiques ou protestants), et n’est donc pas liée à l’adhésion à une interprétation particulière de l’Apocalypse, même si elle s’accorde bien avec l’approche prétériste.

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A propos David Vincent 221 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.