Deux points de vue sur la Bible, l’homosexualité et l’Eglise

Il existe aux Etats-Unis une excellente collection de livres intitulée « Counterpoints ». Chaque livre est consacré à un thème et différents théologiens, qui sont le plus souvent protestants évangéliques, exposent leur opinion sur le sujet donné. En général, il y a quatre auteurs, et donc quatre points de vue différents, mais cela peut varier d’un thème à l’autre. Chaque auteur a le droit à une partie. Dans cette partie, il commence par exposer son point de vue sur le sujet, puis les autres contributeurs donnent brièvement leur avis sur l’exposé. Enfin l’auteur conclut avec une brève réponse aux remarques.

J’aimerais dans cet article présenter un de ses livres portant sur une question très délicate, celle de la place des couples homosexuels au sein de l’Eglise.

Aux origines du débat

Aux Etats-Unis, le débat concernant la place des couples homosexuels au sein des Eglises a été lancé en 1980 avec la parution du livre de Josh Boswell, Christianity, Social Tolerance and Homosexuality. Depuis, de nombreux travaux, couvrant les différentes disciplines, ont été publiés. Si le débat est encore loin d’être apaisé, d’incontestables progrès ont été accomplis.

Deux vues sur l’homosexualité, la Bible et l’Eglise

Le livre que je vous présente constitue à mon avis une excellente introduction au débat. Cet ouvrage est une discussion entre quatre théologiens et exégètes américains concernant la possibilité pour les Eglises d’accepter les mariages entre personnes de même sexe. Deux des contributeurs (William Loader et Megan K. DeFranza) sont favorables à une extension de la définition du mariage, incluant les personnes de même sexe, et deux contributeurs (Wesley Hill et Stephen Holmes) sont opposés.

En revanche, il faut souligner que tous les contributeurs estiment qu’il est important que cette question puisse être débattue au sein des différentes Eglises. Par ailleurs, tous sont protestants et reconnaissent le sola scriptura et tous estiment qu’il faut pouvoir « être d’accord d’avoir des désaccords », ce qui implique notamment de cesser de caricaturer la position opposée et de renoncer aux attaques ad hominen.

Première position :La définition du mariage doit être élargie pour reconnaître les mariages homosexuels

Les deux premiers contributeurs défendent l’idée que la définition chrétienne du mariage doit être élargie pour reconnaître les mariages homosexuels. Toutefois, leurs arguments ne sont pas les mêmes et chaque position mérite d’être présentée.

William Loader : un enjeu herméneutique

William Loader est un spécialiste de la sexualité dans le monde ancien et a écrit plusieurs livres sur ce sujet, dont Enoch, Levi and Jubilees on Sexuality (2007), The Dead Sea Scrolls on Sexuality (2009), The Pseudipigrapha on Sexuality (2011), Philo, Josephus, and the Testaments on Sexuality (2011) et The New Testament on Sexuality (2012).

Plaçant les textes bibliques dans leurs contextes culturels, William Loader, en accord avec les exégètes défendant une vision traditionnelle du mariage, reconnaît que les auteurs bibliques étaient opposés aux relations sexuelles entre personnes de même sexe, quelque soi ces relations. Il n’y avait donc aucune acceptation d’une éventuelle relation monogame consentie.

Toutefois, l’auteur insiste aussi sur le fait que les auteurs bibliques partageaient la vision du monde de leur temps, évoquant par exemple la Terre plate, et qu’il faut tenir compte de ce fait pour appliquer ces textes aujourd’hui. Ainsi, la position de Paul est parfaitement cohérente avec l’anthropologie de son temps. Mais, aujourd’hui le progrès de nos connaissances nous a permis de constater que cette anthropologie était fausse. Il faut donc adapter la position de Paul, et des autres auteurs bibliques, à nos connaissances actuelles. La fidélité au texte biblique consiste donc à poursuivre leur démarche de réflexion en tenant compte des progrès de nos connaissances et non pas en répétant simplement des prises de positions fondées sur des savoirs obsolètes.

Megan K. DeFranza : un enjeu exégétique

La deuxième contributrice, Megan K. DeFranza, a grandi dans la Bible Belt et est issue d’Eglises qui ont toujours sévèrement condamné l’homosexualité et par conséquent la possibilité de mariages homosexuels. Elle-même avait partagé ces convictions dans sa jeunesse, mais a finalement complètement changé d’avis après s’être spécialisée dans les études concernant le genre. Elle est notamment connue pour son livre Sex Difference in Christian Theology.

Pour elle, le débat se situe au niveau même de l’exégèse. En effet, contrairement à William Loader, elle n’accepte pas l’exégèse traditionnelle des passages utilisés pour justifier l’interdiction de l’homosexualité. Pour elle, l’exégèse de ces passages doit prendre en compte les données culturelles que nous avons pu découvrir. Elle insiste en particulier sur le fait que, selon elle, les relations homosexuelles de cette époque étaient souvent des relations oppressives qui étaient liées au trafic d’êtres humains et à l’exploitation économique. Par conséquent, pour elle, ces textes ont avant tout pour but d’interdire ces formes d’exploitation, mais ne s’appliquent pas dans le cas des relations homosexuelles consenties librement entre deux partenaires égaux et respectueux l’un de l’autre. Le problème est donc déjà exégétique, avant d’être herméneutique.

Deuxième position : La définition chrétienne traditionnelle du mariage doit être maintenue

Face à ces deux contributeurs favorables à une extension de la définition du mariage, deux autres contributeurs défendent le point de vue opposé, chacun apportant là encore des nuances particulières.

Wesley Hill : la promotion de l’amitié spirituelle

Le premier contributeur est un théologien épiscopalien, Wesley Hill, lui-même ouvertement gay. Cette question pour lui n’est donc pas juste un sujet de réflexion théorique, mais une question éminemment pratique à laquelle il est confronté depuis l’adolescence, lorsqu’il a découvert son attirance pour les personnes de même sexe.

Se concentrant essentiellement sur l’exégèse, il conteste fermement l’interprétation limitée des interdictions bibliques. Passant en revue les différents textes, il conclut que ce sont bien les relations homosexuelles en tant que telles qui sont interdites, et non pas seulement les relations inégalitaires. En ce sens, il rejoint le premier contributeur, William Loader, et s’oppose à l’exégèse proposée par Megan DeFranza. Toutefois, contrairement à William Loader, il estime que ces principes sont universels et ne sont pas remis en cause par le progrès de nos connaissances.

Il propose alors une autre alternative, celle de développer ce qu’il appelle « une amitié spirituelle », qui remplacerait le mariage homosexuel. Pour lui, le besoin fondamental de l’être humain de ne pas être seul, ne doit pas être confondu avec une éventuelle nécessité d’une relation érotique. S’inscrivant dans la tradition chrétienne du célibat, il insiste sur la nécessité pour les Eglises protestantes de revaloriser cette pratique quelque peu tombée en désuétude au moment de la Réforme. Pour lui, c’est seulement par cette voie là que l’on peut trouver une solution équilibrée à la question de l’homosexualité. Lui-même a écrit un livre basé sur sa propre expérience de vie : Spiritual Friendship : Finding Love in the Church as Celibate Gay Christian (2015).

 Stephen Holmes : une théologie augustinienne du mariage

Le deuxième contributeur opposé à l’extension de la définition du mariage, Stephen Holmes, aborde le problème sous l’angle théologique. Pour lui, les versets interdisant les relations homosexuelles ont peu d’importance dans le débat. Ce qui compte c’est une approche globale de la théologie de la sexualité fondée sur une conception augustinienne du mariage, dans laquelle la procréation est le « bien premier ».

La difficulté que certaines Eglises éprouvent vis-à-vis du mariage homosexuel provient donc pour lui d’un problème en amont qui est l’abandon du rôle central de la procréation au sein du mariage au profit d’une éthique du plaisir, y compris dans les Eglises conservatrices. C’est donc d’abord en recouvrant ce principe au sein des couples hétérosexuels, que l’on pourra, selon lui, se positionner de manière cohérente vis-à-vis du mariage homosexuel, un tel mariage étant, dans cette optique, par définition-même, impossible.

Toutefois, il reconnaît que son raisonnement n’est valable que si l’on accepte comme juste la conception augustinienne du mariage. Par ailleurs, il admet qu’une certaine accommodation pastorale puisse être envisagée. De même que les Eglises acceptent les couples divorcés et remariés, on pourrait imaginer que, sans reconnaître cette extension de la définition du mariage, on puisse néanmoins tolérer les couples homosexuels.

Avis personnel sur le livre

Ce livre a deux points forts :

  1. Malgré le fait que ce soit un sujet sensible, le ton entre les différents contributeurs est toujours très cordial. Cela devrait être une évidence dans le monde chrétien, malheureusement nous en sommes souvent bien loin. C’est donc important de le signaler.
  2. Chaque auteur est compétent et apporte des éléments de réflexion pertinents. Par ailleurs, il y a une riche bibliographie qui permet d’approfondir les différentes positions exposées dans ce livre.

Avis personnel sur le sujet

Toutefois, à titre personnel, je ne me reconnais exactement dans aucune des quatre positions présentées. En effet, les deux auteurs qui défendent la position à laquelle j’adhère, défense de la vision traditionnelle du mariage, se basent tous les deux sur la tradition augustinienne. Or, je ne suis pas sûr que ce soit forcément la position la plus fidèle à la Bible. Je pense au contraire que celle-ci, qui a largement dominé l’Occident pendant plusieurs siècles, a fait beaucoup de mal à l’Eglise latine et à la chrétienté occidentale. J’aurai cependant l’occasion de développer cela dans de prochains articles.

Bibliographie

Sprinkle, P. (2016). Two Views on Homosexuality, The Bible, And The Church. Grand Rapids : Zondervan.

Version vidéo

Articles liés

Sommaire : Théologie du mariage et de la sexualité

Si vous avez un commentaire ou une question, vous pouvez me contacter.

Si vous appréciez le travail, vous pouvez contribuer au financement participatif de Didascale sous forme d’un micro-don mensuel.

A propos David Vincent 293 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.