Dialogue avec Tryphon (Justin de Naplouse)

Dans un article précédent, j’ai présenté les apologies de Justin Martyr destinées aux païens. Dans celui-ci, je vous propose de découvrir le Dialogue avec Tryphon destiné aux juifs. Ce texte est le plus ancien dialogue entre un juif et un chrétien qui nous soit parvenu. Eusèbe situe la conversation à Ephèse, mais les historiens contemporains ne sont pas sûrs de la réalité de celle-ci. Plusieurs estiment que c’est juste un cadre fictionnel.

Plan

Après un prologue (1-9), dans lequel Justin raconte sa propre conversion, le traité peut être divisé en trois grandes parties :

  1. La caducité de l’Ancien Testament (10-29)
  2. Le Christ, Fils de Dieu (30-108)
  3. Le peuple nouveau (109-141)

Idées principales

On ne sera pas surpris de constater que la discussion se concentre principalement autour du Christ. Dans ce dialogue, Justin Martyr va s’efforcer de montrer que Jésus était bien le Messie attendu par les Judéens. Pour cela, il va déployer différents arguments. Il souligne l’imperfection de la loi et son caractère provisoire. Il insiste sur les prophéties bibliques qui, selon lui, annoncent la venue de Jésus. Enfin, il évoque la disparition de la royauté.

Au cours des débats, il accuse les juifs d’avoir modifié certains textes bibliques. On lui a souvent reproché cela, car les exemples qu’il donne sont faux. Toutefois, si ses exemples sont faux, l’idée de fond n’est cependant pas inexacte et j’en parlerai moi-même dans de prochains articles.

On peut aussi noter qu’il accorde une grande importance à la Septante, qu’il considère comme le texte de référence, tout en étant conscient que celui-ci diverge du texte couramment utilisé par les rabbins.

Pour ce qui est des écrits chrétiens, il se réfère à plusieurs reprises aux « mémoires des apôtres » qui désignent vraisemblablement nos évangiles écrits, même s’il peut aussi utiliser des données extérieurs à ces évangiles.

Il est aussi bien informé des pratiques juives. En particulier, il connaît la Birkat ha-minim, qui est une prière créée à la fin du 1er siècle par les rabbins pour maudire les disciples de Jésus. Cette prière est depuis récitée par les juifs lors des offices synagogaux.

Extrait

Pour terminer, je vous propose deux extraits. Le premier est une réflexion de Justin sur le sens des sacrifices

Les sacrifices de l’Ancienne Alliance

« Car tous ces justes que je viens de nommer n’ont pas observé le sabbat et cependant ils ont plu à Dieu, aussi bien que ceux qui les ont suivis, Abraham et tous ses fils jusqu’à Moïse, sous qui on vit votre peuple injuste et ingrat envers Dieu, fabriquer un veau dans le désert. Voilà pourquoi Dieu s’est adapté à ce peuple ; il a ordonné qu’on lui offrît des sacrifices comme en son nom, pour que vous n’idolâtriez point. Ce que vous n’avez même pas observé, puisque vous avez sacrifié aux démons jusqu’à vos enfants. » (1)

On voit dans ce passage que pour Justin, les sacrifices n’ont été donnés au peuple hébreu que pour des raisons pédagogiques, afin d’éviter un plus grand. C’est une idée que l’on retrouve chez plusieurs Pères de l’Eglise, mais aussi chez le grand savant juif Maïmonide.

La venue du Christ et la disparition du chef israélite

Dans le deuxième extrait, Justin, pour démontrer que Jésus est bien le Messie, s’appuie sur la prophétie de Genèse 9 : 8-12. Après avoir cité le texte, il commente :

« Jamais dans votre race, le prophète ni le chef n’ont fait défaut, depuis ses origines jusqu’au temps où ce Jésus-Christ est venu naître et souffrir. Vous n’avez pas l’impudeur de l’affirmer, vous ne sauriez en fournir la preuve. Vous dites qu’Hérode, celui qui le fit souffrir, était Ascalonite ; mais vous aviez encore un grand-prêtre. Ainsi vous pouviez présenter vos offrandes et accomplir les autres prescriptions légales. Les prophètes se sont succédés jusqu’à Jean : votre situation était la même lorsque votre peuple fut emmené à Babylone, chassé par la guerre, dépouillé des vases sacrés, jamais il ne manqua chez vous de prophète pour être « seigneur », « chef » et « prince » de votre peuple. Car c’est l’Esprit qui était dans les prophètes, qui oignait et établissait vos rois.
Mais depuis l’apparition et la mort de notre Christ-Oint, il n’y a plus eu, il n’est plus de prophète de votre race ; vous n’avez même plus de roi à vous ; « votre pays a été dévasté et abandonné comme une cabane d’automne dans les vergers ». (2) Quand le logos dit par la bouche de Jacob « Et lui-même sera l’attente des nations » (3), il indiquait symboliquement ses deux parousies, et la loi future des nations, ce qu’il nous est enfin donné de voir sur le tard. Nous qui sommes de toutes les nations, en effet, et que la foi du Christ a rendu pieux et justes, nous attendons qu’il revienne une seconde fois. » (4)

Note

(1) Justin de Naplouse, Dialogue avec Tryphon, 19.

(2) Esaïe 1 : 7-8.

(3) Genèse 49 : 10

(4) Justin de Naplouse, Dialogue avec Tryphon, 52.

Bibliographie

Justin martyr, Œuvres Complètes, Paris, Migne, 1994.

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A propos David Vincent 274 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.