Eusèbe de Césarée et le canon du Nouveau Testament

Eusèbe de Césarée est un écrivain chrétien qui a vécu à la fin du IIIe siècle et au début du IVe. Il a donc connu à la fois le temps des persécutions, puis les premières années de liberté suite à la conversion de Constantin.

Il a écrit plusieurs ouvrages importants, mais il faut surtout retenir son Histoire Ecclésiastique qui, en dix livres, raconte l’histoire de l’Eglise durant les trois premiers siècles. Il aborde dans ce livre de nombreux sujets et notamment la question du canon biblique. Ayant lu la plupart des écrivains chrétiens qui l’ont précédé, il cite à de nombreuses reprises leur opinion.

Dans cet article, j’ai rassemblé les principaux témoignages sur ce sujet. J’ai laissé de côté trois questions liées au canon que je traiterai dans des articles séparés : le choix des quatre évangiles, l’identité de l’auteur de l’épître aux Hébreux et le débat autour de l’Apocalypse de Jean.

Les citations d’Eusèbe sont en vert, mes commentaires en noir.

Eusèbe et la collecte d’informations

« De Pierre donc une seule épître. Celle qu’on appelle la première est reconnue et les anciens presbytres eux-mêmes s’en sont servis dans leurs écrits comme d’un texte indiscuté. Quant à celle qu’on appelle la seconde, nous avons appris qu’elle n’est pas testamentaire, mais que pourtant, parce qu’elle a paru utile à beaucoup, elle a été prise en considération avec les autres Ecritures. Pour ce qui est des Actes qui portent son nom, de l’Evangile appelé selon Pierre, du Kérygme et de l’Apocalypse soi-disant de Pierre, nous savons que ces livres n’ont absolument pas été transmis parmi les écrits de l’Eglise et qu’aucun écrivain ecclésiastique, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes, ne s’est servi de témoignages empruntés à l’un d’eux.

Dans la suite de cette Histoire, j’agirai utilement en mentionnant avec les successions, ceux des écrivains ecclésiastiques qui se sont servis en leurs temps des écrits contestés et desquels parmi ces écrits ils se sont servis, et ce qui a été dit par eux, soit des Ecritures testamentaires et reconnues, soit de celles qui ne le sont pas. Mais des écrits qui portent le nom de Pierre, parmi lesquels je ne connais qu’une seule et unique lettre authentique et reconnue par les anciens presbytres, voilà tous ceux que l’on possède.

Quant à Paul, les quatorze épîtres sont clairement et évidemment de lui. Il n’est pourtant pas juste d’ignorer que certains ont rejeté l’Epître aux Hébreux en disant qu’elle n’est pas admise par l’Eglise des Romains, parce qu’elle ne serait pas de Paul. A son sujet aussi, j’exposerai en son temps ce qui a été dit par mes prédécesseurs. En revanche, les Actes qui portent le nom de Paul, je ne les reçois pas parmi les livres incontestés.

Comme le même apôtre, dans les salutations finales de l’Epître aux Romains fait mention avec d’autres, d’Hermas dont on dit que le Livre du Pasteur est de lui, il faut savoir que ce livre est contesté par certains qui ne le rangeraient pas parmi les livres reçus, mais que d’autres l’ont jugé très nécessaire, surtout pour ceux qui ont besoin d’une introduction élémentaire. C’est pourquoi nous savons maintenant qu’on le lit publiquement dans des Eglises et j’ai constaté que certains des écrivains les plus anciens s’en sont servis. » (1)

Un peu plus loin, Eusèbe dira qu’il ne tient pas l’épître de Jacques, ni celle de Jude, pour authentiques, tout en reconnaissant que sa position est minoritaire :

« Voilà ce qui se rapporte à Jacques. On dit qu’il est l’auteur de la première des épîtres appelées catholiques. Mais il faut savoir qu’elle n’est pas authentique : en tout cas, peu des anciens en ont fait mention, comme de l’épître dite de Jude qui est, elle aussi, une des sept épîtres dites catholiques. Cependant nous savons que ces lettres sont lues publiquement avec les autres, dans un très grand nombre d’Eglises. » (2)

Le témoignage de Papias

« Dans son propre ouvrage (NDLR : Exégèse des discours du Seigneur), il transmet encore d’autres récits des discours du Seigneur, dus à Aristion dont il a été question plus haut, et des traditions de Jean le Presbytre : nous y renvoyons ceux qui aiment à s’instruire. Maintenant nous sommes obligés d’ajouter, aux paroles que nous avons précédemment rapportées, la tradition qu’il expose en ces termes au sujet de Marc, qui a écrit l’Evangile :

« Et voici ce que disait le presbytre : « Marc, qui était l’interprète de Pierre, a écrit avec exactitude, mais pourtant sans ordre, tout ce dont il se souvenait de ce qui avait été dit ou fait par le Seigneur. Car il n’avait ni entendu ni accompagné le Seigneur, mais Pierre, plus tard, comme je l’ai dit. Celui-ci donnait ses enseignements selon les besoins, mais sans présenter de manière organisée les paroles du Seigneur. De la sorte, Marc n’a pas commis d’erreur en écrivant certaines choses comme il s’est souvenu. Il n’a eu en effet qu’un seul dessein, celui de ne rien laisser de côté de ce qu’il avait entendu et de ne rien dire de faux dans ce qu’il rapportait »

Voilà donc ce que Papias rapporte sur Marc. Sur Matthieu, il dit ceci :

« Matthieu, quant à lui, réunit en langue hébraïque les logia de Jésus et chacun les interpréta comme il en était capable. »

Le même Papias se sert de témoignages tirés de la première épître de Jean et de la première épître de Pierre. Il expose aussi une autre histoire au sujet d’une femme accusée de nombreux péchés devant le Seigneur, que renferme l’Evangile selon les Hébreux. Il était nécessaire que nous ajoutions ces observations à ce qui avait été dit. » (3)

L’Epître de Clément de Rome

« De Clément de Rome, on possède une lettre reçue, grande et admirable : il l’a rédigée de la part de l’Eglise des Romains pour l’Eglise des Corinthiens, à la suite d’une sédition qui s’était alors produite à Corinthe. Nous avons appris qu’en un très grand nombre d’Eglises cette lettre a été lue publiquement dans les assemblées autrefois, et qu’elle l’est encore de nos jours. » (4)

« Dans cette lettre, Denys de Corinthe fait aussi mention de la lettre de Clément aux Corinthiens et l’on y voit que, depuis longtemps, c’était une vieille coutume d’en faire la lecture à l’église. Il dit en effet : « Aujourd’hui donc nous avons célébré le saint jour du Seigneur, dans lequel nous avons lu votre lettre. Nous la conserverons pour la lire comme un avertissement, de même que la lettre précédente qui nous a été écrite par Clément (de Rome) ». (5)

La « lecture publique dans l’Eglise » est signe de reconnaissance officielle et donc de « canonicité ». Il semble donc que plusieurs Eglises, dont celle de Corinthe, jusqu’à l’époque d’Eusèbe considéraient l’Epître de Clément de Rome comme un écrit du Nouveau Testament.

Les listes des Alexandrins

Concernant Clément :

« Dans ses Hypotyposes, Clément d’Alexandrie, fait, pour le dire brièvement, des exposés en raccourci de toute l’Ecriture sans omettre celles qui sont controversées, je parle de l’épître de Jude et des autres épîtres catholiques, et de l’Epître de Barnabé et de l’Apocalypse dite de Pierre. » (6)

Les épîtres catholiques sont les épîtres du Nouveau Testament qui n’ont pas été écrites par Paul : outre Jude, il y a Jacques, 1 et 2 Pierre, 1,2 et 3 Jean.

« Dans ces Hypotyposes, Clément cite aussi une tradition des anciens presbytres relative à l’ordre des évangiles, et la voici :

« Il disait qu’avaient été écrits les premiers les évangiles qui contiennent les généalogies, que l’évangile selon Marc l’avait été dans les circonstances suivantes : après que Pierre eut prêché la doctrine publiquement à Rome, et qu’il eut exposé par l’Esprit l’Evangile, ses auditeurs qui étaient nombreux exhortèrent Marc, en tant qu’il l’avait accompagné depuis longtemps et qu’il se souvenait de ses paroles, à transcrire ce qu’il avait dit. Il le fit et communiqua l’évangile à ceux qui le lui avaient demandé ; ce que Pierre ayant appris, il ne fit rien par ses conseils pour l’en empêcher ou pour l’y pousser. Quant à Jean, le dernier voyant que les faits matériels avaient été exposés dans les évangiles, poussé par ses disciples et divinement inspiré par l’Esprit, il composa un évangile spirituel. » (7)

Concernant Origène :

« Dans le premier des livres Sur l’Evangile selon Matthieu, il s’en tient au canon ecclésiastique, et atteste qu’il ne connaît que quatre évangiles :

« Comme je l’ai appris par la tradition à propos des quatre évangiles – les seuls aussi à être incontestés dans l’Eglise de Dieu qui est sous le ciel-, d’abord a été écrit celui selon Matthieu, qui fut un moment publicain avant d’être apôtre de Jésus-Christ : il l’a édité pour les croyants d’origine judaïque, et composé en langue hébraïque.

Le second est celui selon Marc, qui l’a rédigé suivant les indications de Pierre ; d’ailleurs, dans son épître catholique, Pierre appelle Marc son fils, quand il dit : « L’Eglise élue qui est à Babylone vous salue, ainsi que Marc mon fils. »

Le troisième est l’Evangile selon Luc, celui qui a été loué par Paul, et composé pour les croyants d’origine païenne. Après tous, l’Evangile selon Jean.  

« Dans le cinquième de livre de ses Commentaires sur l’Evangile selon Jean, Origène dit ceci à propos des épîtres :

« Celui qui a été rendu capable d’être ministre du Nouveau Testament, non de la lettre mais de l’esprit, Paul, après avoir procuré l’accomplissement de l’Evangile depuis Jérusalem et tout autour jusqu’à l’Illyricum, n’a pas même écrit à toutes les Eglises qu’il avait enseignées : et encore, à celles auxquelles il a écrit, n’a-t-il envoyé que peu de lignes.

Pierre, sur qui est bâtie l’Eglise du Christ, contre laquelle ne prévaudront pas les Portes de l’Hadès, n’a laissé qu’une lettre incontestée ; et une seconde peut-être, car elle est controversée.

Que faut-il dire de celui qui a reposé sur la poitrine de Jésus, de Jean, qui a laissé un seul évangile, tout en reconnaissant qu’il aurait pu en composer plus que ne pourrait en contenir le monde ; qui a écrit aussi l’Apocalypse, où il reçoit l’ordre de se taire et de ne pas écrire les voix des sept tonnerres. Il a laissé aussi une épître, de très peu de lignes ; une deuxième et une troisième, peut-être, car tout le monde n’admet pas qu’elles soient authentiques : elles n’ont d’ailleurs pas, à elles deux, cent lignes. » (8)

Le bilan proposé par Eusèbe

« Arrivés à ce point, il nous semble raisonnable de récapituler la liste des écrits du Nouveau Testament, dont nous avons parlé. Et sans aucun doute, il faut placer en première place la sainte tétrade des évangiles, que suit le livre des Actes des apôtres. Après ce livre, il faut citer les épîtres de Paul, à la suite des quelles on doit recevoir la première attribuée à Jean et également la première épître de Pierre. A la suite de ces ouvrages il faut ranger, si on le juge bon, l’Apocalypse de Jean, au sujet de laquelle nous exposerons en son temps les divers points de vue. Tels sont les livres reçus universellement.

Parmi les écrits contestés, mais reçus pourtant par le plus grand nombre, il y a l’épître attribuée à Jacques, celle de Jude, la deuxième épître de Pierre et les dites deuxièmes et troisième de Jean, qu’elles soient de l’évangéliste ou d’un autre qui portait le même nom.

Parmi les apocryphes, il faut ranger le livre des Actes de Paul, l’ouvrage intitulé Le Pasteur, l’Apocalypse de Pierre et de plus l’épître attribué à Barnabé, ce qu’on appelle Les enseignements des apôtres (la Didachè), et encore, si l’on veut, comme je l’ai dit, l’Apocalypse de Jean ; car certains, je l’ai dit, la rejettent, mais d’autres la placent parmi les livres reçus.

Parmi ces mêmes livres, quelques-uns ont encore placé l’Evangile selon les Hébreux, qui plaît surtout à ceux des Hébreux qui ont reçu le Christ. Tous ces livres pourraient aussi prendre place parmi les écrits contestés.

Mais nous avons jugé nécessaire de faire pourtant la liste de ces derniers ouvrages, en faisant la distinction entre ces écrits qui, selon la tradition de l’Eglise, sont vrais, authentiques et reconnus, et ceux qui, à leur différence, ne sont pas testamentaires, mais contestés bien que connus par la plupart des écrivains ecclésiastiques. Ainsi nous pourrons connaître ces livres mêmes et aussi connaître ceux qui, chez les hérétiques, sont présentés sous le nom des apôtres, qu’il s’agisse des évangile de Pierre, de Thomas, de Matthias et d’autres encore, ou des Actes d’André, de Jean et d’autres apôtres : de ces derniers absolument jamais personne, parmi les orthodoxes qui se sont succédés, n’a trouvé bon de rappeler le souvenir dans un de ses ouvrages. D’ailleurs, le style s’écarte de la manière apostolique : la pensée et la doctrine qu’ils renferment sont en complet désaccord avec la véritable orthodoxie : ce qui prouve clairement que ces livres sont des fabrications d’hérétiques. Par suite, il ne faut même pas les placer parmi les apocryphes, mais il faut les rejeter comme tout à fait absurdes et impies. » (9)

Eusèbe propose donc au final un classement en quatre catégories :

a) Les écrits incontestées et acceptés par tous les chrétiens

b) Les écrits acceptés par la majorité mais refusés par certains

c) Les écrits acceptés par une minorité mais jugés inférieurs par la plupart

d) Les écrits hérétiques refusés par tous les écrivains orthodoxes.

Notes

(1) Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 3, 1-5.

(2) Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, II, 23, 24-25.

(3) Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 39, 14-17.

(4) Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 16.

(5) Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique IV, 23, 11.

(6) Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 14, 1-4.

(7) Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 14, 5-7.

(8) Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 25, 3-10.

(9) Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 25, 1-7.

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Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.