Les évangéliques sont-ils des agents de la CIA ?

Au cours d’une conférence, dont on peut trouver des extraits sur internet, Alain Soral a affirmé que les « évangélistes » (sic) étaient des agents de la CIA.

L’absurdité de ce propos prête à sourire et on pourrait rapidement passer à autre chose. Deux éléments méritent cependant que l’on s’y arrête quelque peu.

Premièrement, le contexte qui est beaucoup moins drôle. En effet, Alain Soral se sert de cette « information » pour justifier les persécutions religieuses dont sont victimes les évangéliques convertis dans les pays musulmans. En l’occurrence, dans le contexte de la conférence, il s’agissait précisément de l’Algérie.

Deuxièmement, même si ce propos est caricatural, il témoigne d’un certain nombre de préjugés à l’égard des protestants évangéliques sur lesquels j’aimerais revenir.

Protestantisme évangélique et néoprotestantisme

Le protestantisme évangélique est actuellement la confession religieuse qui connaît, à l’échelle mondiale, la plus forte progression. Alors que les évangéliques n’étaient que quelques millions ou dizaines de millions au début du XXe siècle, ils sont aujourd’hui, d’après les dernières estimations, 610 millions.

Cette progression est notamment due à certains courants très dynamiques, (pentecôtisme, mouvements charismatiques) apparus à la fin du XIXe siècle et au cours du XXe siècle. Ce fait bien réel conduit certaines personnes à qualifier les évangéliques  de « néoprotestants » en les opposant au protestantisme dit « historique », c’est-à-dire luthérien et réformé.

Toutefois, il s’agit là d’une assimilation abusive puisque le courant évangélique lui-même apparaît bien en Europe dès les années 1520, comme je l’ai expliqué dans un article précédent. Le courant évangélique est donc tout aussi historique que le courant luthéro-réformé.

Protestantisme évangélique et américanisme

Un deuxième préjugé, lié au premier, consiste à amalgamer évangélisme et américanisme.

Il est vrai que les protestants évangéliques sont très nombreux aux Etats-Unis, notamment dans la fameuse « Bible Belt ». Toutes dénominations confondues, ils sont même plus nombreux que les catholiques (mais en comptant séparément les différentes dénominations, l’Eglise catholique arrive en tête).

Par ailleurs, on ne peut pas nier une affinité entre l’idéal américain et certaines valeurs véhiculées par le protestantisme évangélique. Le meilleur exemple est certainement l’insistance sur la conversion personnelle (« la rencontre avec Jésus ») qui rejoint assez bien l’individualisme de nos sociétés actuelles.

Cependant, le mouvement évangélique est extrêmement divers et on ne peut pas le réduire à ce que l’on voit aux Etats-Unis. L’évangélisme nord-américain étant lui-même multiple.

Au contraire, je dirai même qu’une des forces du protestantisme évangélique réside justement dans sa capacité d’adaptation aux différentes cultures qu’il peut toucher, ce qui facilite sa diffusion. Ainsi, si aux Etats-Unis il s’est adapté à la culture américaine et a pris un profil particulier, il peut, ailleurs dans le monde, tout autant s’adapter aux diverses cultures et montrer des visages différents.

L’engagement politique des évangéliques

Le grand reproche d’Alain Soral concerne le domaine politique, et plus particulièrement la politique étrangère, puisque celui-ci considère que les évangéliques ne sont ni plus ni moins que des agents « néo-conservateurs » au service des Etats-Unis. Or, c’est probablement dans ce domaine que le contraste est le plus important entre les évangéliques nord-américains et les autres évangéliques.

On ne peut pas nier que la culture évangélique américaine, au moins dans certains milieux, est marquée par un aspect « cow-boy », qui est cependant loin de faire l’unanimité.

Ainsi, de nombreux évangéliques américains défendent fermement le port des armes, position qui a beaucoup moins de succès en dehors de l’Amérique du Nord. Un autre exemple intéressant est celui de la guerre en Irak (2003). Cette intervention avait bénéficié d’un large soutien évangélique aux Etats-Unis, dont celui de la Convention Baptiste du Sud, la principale dénomination évangélique américaine, alors que parallèlement d’autres évangéliques, français notamment, y étaient fermement opposés.

Ces deux exemples sont intéressants car ils mettent en avant le rôle que peut jouer la culture. En effet, on voit ici que des personnes partageant les mêmes croyances (évangéliques américains et français) se sont retrouvées à défendre des positions contraires. Or, il est important de noter que ces choix correspondent en fait à la position dominante dans leur pays respectif (les Américains étaient majoritairement favorables à la guerre en Irak, tandis que les Français y étaient opposés).

Conclusion

Au-delà de ces préjugés, les propos d’Alain Soral témoignent, à mon avis, d’un problème plus large.

Il faut tout d’abord rappeler que celui-ci analyse tout sous l’angle exclusif du politique et a même tendance, au sein du champ politique, à tout rapporter au conflit israélo-palestinien.

En dehors de cette obsession qui est lui propre, il me semble que l’on peut plus largement constater chez certains intellectuels, français notamment, une volonté d’exclure les dimensions religieuse et spirituelle de leurs analyses, quitte à tomber parfois dans le déni total de la réalité.

Ces dimensions religieuse et spirituelle sont pourtant bien présentes dans notre monde contemporain et il n’y a pas besoin d’être personnellement croyant pour le constater. Partant de ce constant, il me paraît indispensable d’en tenir compte pour réfléchir correctement sur les divers phénomènes de sociétés.

Ainsi, pour en revenir à nos évangéliques algériens, plutôt que de soupçonner un quelconque ralliement à « l’américanisme », il serait plus pertinent d’étudier le parcours de vie et le cheminement spirituel de chacun pour comprendre leur conversion.

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A propos David Vincent 293 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.