Importance et limites de la christologie

Je vous propose de commencer une nouvelle série d’articles pour réfléchir sur la personne de Jésus : qui est-il ? Dans le jargon théologique, on appelle ce champ d’étude : « la christologie ».

Dans l’Antiquité, c’est une question qui a suscité beaucoup de débats parmi les chrétiens. Aujourd’hui, les croyants, notamment évangéliques, s’y intéressent moins, considérant peut-être que c’est une question trop intellectuelle et que cela n’a finalement que peu d’importance dans leur vie chrétienne.

Avant d’exprimer ma propre position, j’aimerais revenir dans ce premier article sur l’histoire de ces controverses, afin de voir la grande erreur que nous devons éviter. J’expliquerai ensuite en quoi consiste la position dominante, que l’on appelle le « chalcédonisme », et pourquoi elle ne me paraît entièrement satisfaisante, ni vraiment biblique. En conclusion, je présenterai brièvement ma propre position que je développerai dans le prochain article.

Les controverses christologiques dans l’Antiquité et leurs conséquences

Les conciles

Les controverses autour de la personne de Jésus ont été particulièrement vives lors des IVe et Ve siècles et les débats furent très violents, verbalement et physiquement. Deux dates importantes peuvent être retenus : le concile d’Ephèse en 431 et le concile de Chalcédoine en 451.

Les conciles étaient des assemblées convoquées par l’empereur où se réunissaient les principaux dirigeants des Eglises de l’époque pour discuter des problèmes théologiques et disciplinaires au sein de l’Eglise. Ces deux conciles (Ephèse et Chalcédoine) sont surtout connus pour les décisions doctrinales qu’ils ont prises sur le rapport entre l’humanité et la divinité de Jésus.

Ces décisions n’ont cependant pas permis de faire cesser les querelles entre chrétiens, bien au contraire. De nombreux chrétiens orientaux ont refusé d’accepter les conclusions de ces conciles et ont formé des Eglises séparées de l’Eglise impériale. La coexistence entre ces différentes Eglises n’a pas été pacifique et l’Eglise impériale, qui avait adopté la doctrine définie à Chalcédoine, faisait régulièrement appel à l’armée pour persécuter les chrétiens qui n’étaient pas d’accord avec elle. Toutefois, dans certaines régions comme l’Egypte, les chrétiens qui refusaient les conclusions du concile de Chalcédoine étaient majoritaires.

La conquête musulmane

Historiquement, cela a eu une conséquence très importante. En effet, si on regarde la carte de l’expansion musulmane au VIIe siècle, on s’aperçoit que les régions rapidement conquises par les armées musulmanes étaient justement des régions où les chrétiens non-chalcédoniens étaient nombreux (forte minorité ou majorité). Les persécutions menées par les chrétiens chalcédoniens contre les chrétiens non-chalcédoniens étaient tellement violentes, que les chrétiens non-chalcédoniens ont vu les conquérants musulmans comme des libérateurs.

En Egypte, par exemple, après la conquête, les musulmans ont autorisé les Coptes (qui sont des chrétiens non-chalcédoniens) à avoir un culte officiel, alors qu’à l’époque de l’empire byzantin, le clergé copte était obligé de se cacher.

Cette leçon historique doit nous rappeler une chose fondamentale: les querelles doctrinales ne doivent jamais devenir violentes au point d’oublier l’amour fraternel. Malheureusement, lorsque nous étudions l’histoire de l’Eglise nous sommes forcés de constater que bien souvent les querelles doctrinales engendrent des haines fratricides. C’est la grande erreur de l’Eglise que nous devrions éviter.

« A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » Jean 13 : 35

Christologie 2

Le chalcédonisme

Une définition

J’aimerais maintenant revenir sur la position dominante : le chalcédonisme. J’appelle chalcédonisme la doctrine officiellement définie par le concile de Chalcédoine en 451. Cette doctrine consiste à affirmer que Jésus est une personne composée de deux natures (humaine et divine).

Confession de foi officielle :

« Suivant donc les saints Pères, nous enseignons tous unanimement que nous confessons un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, le même parfait en divinité, et le même parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme (composé) d’une âme raisonnable et d’un corps, consubstantiel au Père selon la divinité et le même consubstantiel à nous selon l’humanité, en tout semblable à nous sauf le péché, avant les siècles engendré du Père selon la divinité, et aux derniers jours le même (engendré) pour nous et pour notre salut de la Vierge Marie, Mère de Dieu selon l’humanité, un seul même Christ, Fils du Seigneur, l’unique engendré, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation, la différence des deux natures n’étant nullement supprimée à cause de l’union, la propriété de l’une et l’autre nature étant bien plutôt sauvegardée et concourant à une seule personne et une seule hypostase, un Christ ne se fractionnant ni se divisant en deux personnes, mais en un seul et même Fils, unique engendré, Dieu Verbe, Seigneur Jésus-Christ. » 

Dans le langage courant, on peut dire que Jésus est entièrement homme et entièrement Dieu. Formulée autrement, cela revient à dire qu’avant son incarnation, Jésus était Dieu et que lors de son incarnation il a pris une nature humaine, tout en conservant sa nature divine.

Par conséquent, lorsqu’il vivait sur Terre, Jésus, tout en étant humain, possédait tous les attributs divins.

Un problème fondamental

Si cette position est dominante, elle ne manque pas de poser un problème fondamental de cohérence et de logique.

Les théologiens chalcédonistes (partisans de la doctrine de Chalcédoine) affirment que Jésus était une personne composée de deux natures, mais ils ne définissent jamais ce qu’est une « nature » et surtout ils n’expliquent jamais la différence entre « personne » et « nature ».

Or c’est sur ce silence que repose toute l’ambiguïté de la doctrine. En effet, lorsque l’on regarde les caractéristiques que les théologiens chalcédonistes attribuent à la « nature », on s’aperçoit qu’il n’y a en réalité aucune différence entre une « personne » et une « nature ».

Ce qui définit une personne, c’est sa volonté propre, sa capacité (présente ou à venir) de dire « je ». Or les théologiens chalcédonistes attribuent à chaque nature de Jésus une volonté propre. Ainsi Jésus a deux volontés : une volonté humaine et une volonté divine.

Par ailleurs, si les natures de Jésus étaient réellement unies, alors tout ce qui touche Jésus devrait concerner les deux natures : manger, boire, souffrir, mourir, etc. Ce qui est bien sûr impossible, puisque ces deux natures ont des propriétés contradictoires.

Ainsi, les théologiens affirment par exemple que seule la nature humaine de Jésus a souffert sur la croix et a connu la mort. Mais comment cela pourrait-il être possible ? Où est passée la nature divine au moment de la crucifixion ?

En réalité, tout en prétendant que Jésus n’est qu’une personne, les théologiens chalcédonistes sont forcés d’attribuer à chaque « nature » de Jésus toutes les caractéristiques d’une personne. Il n’y a donc aucune différence entre « personne » et « nature ». Ainsi l’énoncé du chalcédonisme : « une personne et deux natures » devient tout simplement un non-sens puisqu’il revient à dire « une personne et deux personnes ».

Conclusion

La question du rapport entre l’humanité et la divinité de Jésus n’est pas un simple problème intellectuel et chaque chrétien devrait s’y intéresser. Toutefois, il ne faut pas oublier que l’amour est plus important. Par conséquent, les divergences doctrinales ne devraient jamais aboutir à des conflits ou des anathèmes réciproques.

Concernant la position définie par le concile de Chalcédoine, je pense qu’au delà du problème de logique que je viens d’exposer, cette doctrine ne rend surtout pas pleinement compte des données bibliques. C’est pour cette raison que dans le prochain article, je vous présenterai une autre position qui me semble beaucoup plus fidèle au texte biblique et que l’on peut résumer ainsi : Jésus est d’essence divine et de nature humaine.

A propos David Vincent 285 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.