Importance et malentendu du Sola Scriptura

Dans cet article, je reviendrai sur un aspect central de la Réforme : le sola scriptura. Ce principe fondamental du protestantisme présente un danger majeur, celui d’être mal compris et dévoyé. En effet, il peut très facilement devenir la source d’un individualisme contraire à la nature même de l’Evangile.

Pour bien comprendre ce principe, je commencerai par rappeler le contexte historique de son apparition et l’idée des Réformateurs, ce qui me permettra d’insister sur sa nécessité absolue. Je reviendrai ensuite sur les déviations qui peuvent exister.

La scolastique médiévale et ses conséquences

Au cours de l’histoire, l’Eglise a progressivement mis en place ce qu’on appelle la scolastique médiévale. On en était venu à idéaliser les prédecesseurs, les « Pères de l’Eglise », et leurs écrits étaient devenus une source d’autorité aussi importante que la Bible. Mais, plus encore que les chrétiens, on faisait aussi intervenir les philosophes païens et en particulier Aristote. Ainsi, dans les faits, même si cela n’était pas formulé explicitement, Aristote avait presque une aussi grande autorité que l’Ecriture elle-même. Notons que cette attitude n’était pas propre à l’Occident chrétien et que certains théologiens musulmans avaient exactement la même attitude, mettant Aristote au même niveau que le Coran. Cela obligeait les théologiens à développer des systèmes de pensée toujours plus complexes pour tenter (vainement) de concilier des positions incompatibles.

Par ailleurs, si les générations précédentes avaient pu commettre des erreurs, il n’était plus possible de les corriger et il fallait faire avec.

La réaction des Réformateurs

Face à ces dérives, les Réformateurs ont vigoureusement réagi en affirmant la seule autorité de l’Ecriture dans le domaine de la foi. C’est le sens original du Sola Scriptura : Seule l’Ecriture, c’est à-dire la Bible, peut être considérée comme une autorité infaillible dans le domaine de la Foi. Ni les théologiens postérieurs, ni les symboles de Foi, ni les conciles, et encore moins les philosophes païens, ne peuvent prétendre à ce rôle.

Ce principe contenait en lui-même un autre présupposé : celui de la pleine suffisance des Ecritures. Toutes les données nécessaires au salut du croyant sont contenues dans la Bible. Chaque croyant peut donc y accéder et découvrir par lui-même l’Evangile. Celui-ci étant facilement accessible et compréhensible par tous.

 Sola scriptura et tradition chrétienne

Toutefois ce principe du Sola Scriptura ne signifie nullement un rejet des traditions chrétiennes comme il est parfois trop souvent compris dans les milieux évangéliques. Les premiers réformateurs, et Jean Calvin en particulier, tenaient en grande estime leurs prédecesseurs dans la Foi, ceux que l’on appelle couramment les « Pères de l’Eglise ». Affirmer que seule la Bible est infaillible ne veut pas dire balayer d’un revers de main toute la tradition chrétienne.

Au contraire, cette tradition est absolument indispensable. Tout ce que les générations précédentes ont pu croire et enseigner ne doit pas être accepté sans réflexion mais soigneusement examiné à la lumière des Ecritures. Cependant, nous aurions vraiment tort de nous priver de leur travail et de leur réflexion.

Evangélisme et individualisme

Un des dangers majeurs qui guette le monde évangélique, et je l’ai déjà souligné dans un article précédent, est l’esprit d’individualisme. On pense que tout seul avec notre Bible et « l’Esprit Saint », nous pourrions tout comprendre ! Comme je l’ai expliqué, il me semble que cette idée va à l’encontre même de l’esprit corporatif de l’Evangile. Nous ne formons pas l’Eglise à nous tout seul. L’Eglise n’est pas non plus une somme d’individualités, mais au contraire un corps. Nous avons besoin des uns et des autres et le Saint-Esprit n’encouragera jamais l’isolement et l’individualisme.

L’étude biblique : seul et avec les autres

S’il est bon d’étudier la Bible tout seul, il est aussi bon de l’étudier avec d’autres, dans le cadre de l’Eglise locale, avec des amis ou des camarades/collègues (au sein des G.B.U par exemple). Que ce soit régulièrement ou occasionnellement.

Mais si étudier la Bible avec des contemporains est utile, il est aussi bon de prendre connaissance du travail des générations précédentes. N’oublions jamais que nous sommes influencés par le monde dans lequel nous vivons. Nous ne pouvons jamais être neutres, nos mentalités sont imprégnées de notre époque. Un grand historien (Marc Bloch)  disait  : « nous sommes fils de notre temps, plutôt que fils de nos pères. » Etudier les écrits des chrétiens des autres époques permet donc de prendre de la distance vis-à-vis de notre propre temps et nous fournit un éclairage différent sur les textes bibliques. Bien évidemment eux-mêmes étaient tributaires de leur époque, mais en mettant côte à côte ces différentes interprétations nous pouvons espérer mieux cerner le texte biblique lui-même. Toutes ces interprétations sont autant d’angles de vue différents d’un même texte qui, considérés ensemble, nous permettent une compréhension plus complète des Ecritures elles-mêmes.

Evangile et Ecriture

Enfin, il faut aussi bien distinguer l’Evangile et l’Ecriture. Si l’Evangile est clair et facilement compréhensible, ce n’est pas le cas des Ecritures. La Bible contient un certain nombre de passages obscurs que nous ne pourrons jamais comprendre tout seul, et cela est très bien ainsi. Pour prendre un exemple personnel, si je n’avais pas lu Irénée de Lyon, jamais je n’aurais découvert la Septante, et beaucoup de passages resteraient incompréhensibles. De la même façon, si nous voulons profiter  des richesses de l’Ecriture, il faut reconnaître que nous avons besoin du travail des autres. Si je n’avais pas lu d’autres travaux, je n’aurais pas non plus su qui étaient Jannès et Jambrès.

Conclusion

En conclusion, nous pouvons dire que si l’Ecriture est pour le chrétien la seule autorité écrite en matière de Foi, celui-ci ne doit pas s’enfermer dans un individualisme qui irait à l’encontre de l’Evangile. Bien au contraire, c’est en se mettant au bénéfice de l’enseignement de l’ensemble de l’Eglise que le chrétien pourra profiter au maximum des richesses de l’Ecriture. Comme le dit l’apôtre Paul : « Examinez toutes chose ; retenez ce qui est bon» (1 Thessaloniciens 5 : 21).

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A propos David Vincent 209 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.