Introduction à la Bible : La Genèse et son Targum

Préambule : les questions traitées

Je vous propose de commencer ce voyage à travers la Bible avec le premier livre de la Bible, la Genèse. Pour ceux qui découvrent la série, je conseille néanmoins de prendre connaissance de l’introduction générale qui pose les bases de notre étude.

Une version vidéo est disponible en fin d’article

Avant de commencer, j’aimerais revenir sur deux points que je ne détaillerai pas. Le premier est la question de l’auteur du livre. Cette question sera traitée dans un article spécifique (car il faut bien cela !), j’en dirai donc simplement un mot ici. Il est connu que les traditions juive, chrétienne et même musulmane attribuent la rédaction du Pentateuque, c’est-à-dire les cinq premiers livres de la Bible : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome à Moïse, tandis que la recherche biblique contemporaine estime que Moïse ne peut pas être l’auteur de ces livres. Il semble donc y avoir ici une contradiction. Pourtant, il faut signaler qu’il existe aussi une ancienne tradition israélite, reprise par les Juifs et certains Pères de l’Eglise, comme Irénée de Lyon, qui attribue l’édition du texte actuel à Esdras. Même si cette tradition a un aspect légendaire, il est très probable qu’elle renvoie à une réalité historique.

Personnellement, je pense que cette édition définitive par Esdras est historiquement beaucoup plus crédible, car il y a, au sein même du texte, un certain nombre d’éléments qui rendent impossible une entière rédaction par Moïse.

Le deuxième point est celui de l’historicité des récits, en particulier pour les premiers chapitres, avec le débat autour des origines du monde et de la théorie de l’évolution. Là encore cette question mérite un traitement séparé et je ne reviendrai donc pas dessus dans cette introduction. Simplement pour ceux qui s’intéressent à ce sujet je conseille vivement le livre Origines écrit par deux scientifiques évangéliques américains et dont une traduction française a été publiée tout récemment par l’association Science et Foi.

Dans cette présentation, je m’intéresserai uniquement au sens littéraire des récits. Nous étudierons les textes tels qu’ils se présentent actuellement au lecteur. Car, que le texte soit de Moïse ou d’Esdras, on peut considérer dans les deux cas que l’auteur a été inspiré par Dieu.

Dans cet article, je m’intéresserai tout d’abord au texte hébreu, que nous trouvons couramment dans nos Bibles, puis je présenterai ensuite brièvement la Septante et le Targum.

Commentaire du texte hébreu

Plan général du livre

Le livre est généralement divisé en deux grandes parties : 1-11 et 12 à 50. La première partie raconte la fondation du monde et l’histoire des premières générations humaines, tandis que la seconde partie se concentre sur l’histoire des patriarches en nous racontant l’histoire d’Abraham et de ses descendants : Isaac, Jacob et Joseph.

Le prologue

Le livre commence par un premier récit de la Création du monde allant de Genèse 1 : 1 jusqu’à Genèse 2 :3 qui sert de prologue non seulement à la Genèse, mais aussi à l’ensemble de la Bible. Ce récit pose en effet le cadre global de la révélation divin. C’est avant tout un discours théologique dont les points essentiels sont (a) l’affirmation d’un Dieu unique, (b) qui crée le monde d’un acte souverain et (c) et qui est distinct des créatures qui le composent. Les astres étant eux-mêmes réduits à ce rang de créatures.

Ces quelques points peuvent nous sembler évidents, mais cette évidence prouve le succès de ce prologue. Si on compare ce récit de création aux autres récits antiques, on voit que ces affirmations prennent à contre-pied la plupart des textes qui nous sont parvenus.

Une fois ce cadre posé, l’auteur se focalise sur la création de l’Homme, en tant qu’être humain. Dans ce second récit, l’homme masculin est au départ créé seul comme chef de toute la création. Toutefois, ne devant pas rester ainsi, Dieu lui cherche une compagne parmi toutes les créatures existantes, mais aucune ne convient. Dieu crée alors, à partir du corps de l’homme, une compagne qui pourra partager son existence. Ce premier couple a la responsabilité de veiller sur la Création. Il peut jouir de toute cette Création, à l’exception d’un arbre, celui de la connaissance du bien et du mal, dont il n’a pas le droit de manger le fruit. A la fin de ce récit, Dieu instaure le mariage :

« C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair. » Genèse 2 : 24

Ce verset est capital car il révèle la pensée créationnelle de Dieu à ce sujet.
Mais ce temps idéal ne dure pas. Un nouveau protagoniste entre en scène : le serpent. Celui-ci incite la femme à transgresser l’ordre de Dieu. On remarquera que pour ce faire, il change les Paroles de Dieu, en transformant la formulation positive en formulation négative, tandis qu’Eve, dans sa réponse, ajoute un interdit supplémentaire qui n’est pas mentionné par Dieu.

Parole de Dieu (Genèse 2 : 16-17) Parole du serpent et réponse d’Eve (Genèse 3 : 1-3)
« L’Éternel Dieu donna cet ordre à l’homme: Tu pourras manger de tous les arbres du jardin; mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. » « Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs, que l’Éternel Dieu avait faits. Il dit à la femme: Dieu a-t-il réellement dit: Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin? La femme répondit au serpent: Nous mangeons du fruit des arbres du jardin. Mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit: Vous n’en mangerez point et vous n’y toucherez point, de peur que vous ne mouriez. »

La femme se laisse séduire et mange du fruit, puis en donne à Adam qui désobéit à son tour. Cette désobéissance entraine l’apparition de nouveaux sentiments : la honte et la peur. Lorsque Dieu revient les voir et les cherche, ils se cachent. Dieu les interroge alors sur leur comportement et chacun rejette la faute sur autrui : l’homme sur la femme et la femme sur le serpent et Dieu sanctionne chacun des trois protagonistes. L’homme et la femme sont chassés du jardin et des chérubins barrent désormais l’accès à l’arbre de vie.

Après ce départ, le couple donne naissance à leurs premiers enfants, Caïn et Abel, qui sont peut-être jumeaux. Ces derniers présentent chacun un sacrifice à Dieu, mais celui d’Abel est accepté contrairement à celui de Caïn. Cette histoire est intéressante car elle permet de faire un point méthodologique sur la manière dont on interprète la Bible. Beaucoup de commentateurs ou de lecteurs se sont demandés pourquoi le sacrifice d’Abel avait été agréé et non celui de Caïn et ont formulé toutes sortes d’hypothèses spéculatives. Mais s’ils se sont posés la question, c’est précisément parce que le texte ne nous donne pas la réponse. Or, face à cela il y a deux attitudes possibles, soit on peut chercher à inventer une réponse (ce que beaucoup font), soit au contraire, on peut se dire que l’auteur du texte a écrit son récit dans un but précis et que s’il ne répond pas à une question que l’on se pose, c’est probablement parce que ce n’est pas le but de son récit.

En l’occurrence, dans ce récit, je pense que ce qui est important ce n’est pas de savoir pourquoi Dieu a agréé l’offrande d’Abel et refusé celle de Caïn, mais plutôt l’attitude de Caïn après le rejet. La question que le rédacteur veut traiter est : comment réagir après une contrariété ? Voire même une injuste apparente ? On voit que Dieu exhorte ici Caïn à bien réagir et à rejeter le mal:

« Et l’Éternel dit à Caïn: Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu? Certainement, si tu agis bien, tu relèveras ton visage, et si tu agis mal, le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi: mais toi, domine sur lui. » Genèse 4 : 6-7

Malheureusement Caïn ne suit pas l’exhortation divine et nourrit de la rancune contre son frère qui débouche finalement sur son meurtre. Dieu le punit, mais suite à une demande de Caïn il va aussi lui accorder une protection spéciale pour éviter que celui-ci soit tué par d’autres individus. On voit ici la miséricorde de Dieu, qui ne signifie pas l’absence de punition, même envers ceux qui ont mal agi.

Le texte continue ensuite avec une généalogie des descendants de Caïn. La principale information à retenir est l’apparition de la polygamie. Après la première désobéissance, le premier meurtre, nous avons maintenant la première infraction à l’ordre sexuel établi par Dieu. Entretemps, Adam et Eve ont eu un autre fils Seth, dont on nous dit qu’un de ses descendants fut le premier à invoquer le nom de Dieu. Par ailleurs, parmi les autres descendants de Seth, on mentionne aussi un Hénoch qui disparaît mystérieusement et dont on aura l’occasion de reparler un peu plus tard.

Cependant, on constate que, d’une manière générale, le monde se dégrade et que les humains s’éloignent toujours plus de Dieu. Cette dégradation culmine avec un péché sexuel extrêmement grave aux yeux de Dieu, puisque des créatures célestes s’unissent à des filles des hommes. Dieu décide donc d’intervenir de manière radicale en envoyant un déluge sur Terre. Dans cette génération, il voit cependant un homme fidèle et l’avertit de son intention afin que celui-ci puisse construire une arche pour sauver sa famille, les animaux et ceux qui écouteront son message. Ce qui ne sera en fait le cas de personne et au final seul Noé et sa famille, c’est-à-dire sa femme, ses trois fils et les femmes de ses fils rentrent dans l’arche et survivent au déluge. Dans le Nouveau testament (1 Pierre 3 : 21), ce déluge est interprété comme une préfiguration du baptême, puisqu’il renvoie à une mort et une nouvelle naissance.

Après, le déluge Dieu décide de conclure une alliance avec Noé. Cette alliance est considérée par les Juifs comme universelle et d’après la tradition juive les non-juifs, pour être considérés comme justes doivent respecter sept lois, que l’on appelle les lois noahides (du nom de Noé). Même si elles ne sont pas explicitement formulées dans le texte, on peut considérer qu’elles en reflètent bien l’esprit. Ces sept lois sont les suivantes :

1) Obligation d’établir des tribunaux

2) Interdiction de blasphémer

3) Interdiction de l’idolâtrie

4) Interdiction des unions illicites

5) Interdiction de l’assassinat

6) Interdiction du vol

7) Interdiction de manger de la chair arrachée à un animal vivant

Après le déluge, Noé replante une vigne et s’enivre, ce qui entraine tout de suite un nouveau péché puisqu’au cours de son ivresse il nous est dit qu’un de ses fils, Cham, vit la nudité de son père. Le récit biblique est assez sobre, puisqu’il semble juste dire que Cham a vu son père nu, mais les commentateurs, et notamment la tradition juive, ont plutôt tendance à considérer cette formule comme un euphémisme et pensent qu’il aurait en fait violer son père. Dans tous les cas, suite à ce péché, son père décide de le maudire. Cette histoire se conclut par une nouvelle généalogie des descendants de Noé et leur répartition à travers la Terre.

La Tour de Babel

Suite à cela, un bref récit qui est néanmoins très connu, celui de la Tour de Babel. Cette histoire vise à expliquer la diversité des langues. A cette époque, les êtres humains qui ne parlaient qu’une seule langue décident de construire une tour que Dieu considère comme un défi. Pour mettre un terme à ce projet, Dieu descend et disperse les hommes en créant différentes langues pour qu’ils ne puissent plus se comprendre.

Là encore ce passage est intéressant d’un point de vue méthodologique car il nous est dit que « toute la terre parlait une seule langue ». Or, au chapitre précédent, l’auteur venait de nous expliquer que les descendants de Noé s’étaient déjà séparés et parlaient différentes langues.

Genèse 10 : 5 ; 30 ; 31 Genèse 11 : 1
« C’est par eux (les fils de Japhet) qu’ont été peuplées les îles des nations selon leurs terres, selon la langue de chacun, selon leurs familles, selon leurs nations. (…) Ce sont là les fils de Cham, selon leurs familles, selon leurs langues, selon leurs pays, selon leurs nations. (…) Ce sont là les fils de Sem, selon leurs familles, selon leurs langues, selon leurs pays, selon leurs nations. » « Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. »

On comprend donc bien que dans ce verset (Genèse 11 :1), « toute la terre » ne désigne pas l’ensemble de la Terre, mais simplement une région bien particulière. On trouve un cas semblable dans le Nouveau Testament, quand Luc écrit qu’Auguste a ordonné « le recensement de toute la Terre habitée » (Luc 2 :1). Il est évident que les Romains ne sont jamais allés recenser les Papous de Nouvelle-Guinée ou les Aborigènes d’Australie et que « toute la terre habitée » signifie en réalité simplement l’Empire romain. Cela montre l’importance de toujours tenir compte du contexte pour déterminer le sens des mots et des phrases.

L’histoire de la tour de Babel se termine par une généalogie qui introduit un personnage que l’on va suivre dans les prochains chapitres, Abram, présenté comme un descendant de Sem.

Abraham

L’histoire d’Abram commence avec un double départ, puisque son père quitte Our pour Harran et qu’ensuite lui-même, sur ordre de Dieu, quitte Harran pour Canaan. Cet ordre est toutefois accompagné d’une promesse qui sera ensuite constamment rappelée tout au long de sa vie :

« L’Éternel dit à Abram: Va-t-en de ton pays, de ta patrie, et de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, et je te bénirai; je rendrai ton nom grand, et tu seras une source de bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront; et toutes les familles de la terre seront bénies en toi. »  Genèse 12 : 1-3

Périple Abraham

Le périple d’Abram

Terah, le père d’Abram, quitte Our et s’établit à Harran Genèse 11 : 31-32
Abraham quitte Harran pour Canaan suite à l’appel de Dieu Genèse 12 : 1-5
Abram arrive à Sichem et élève un autel Genèse 12 : 6-7
Abram poursuit sa route jusqu’à Béthel et au Néguev Genèse 12 : 8-9
A cause de la famine, Abram se rend en Egypte Genèse 12 : 10-20
Abram retourne à Bethel, puis va à Hébron Genèse 13 : 1-18

Alors qu’il séjourne dans le pays de Canaan, une famine sévit et il doit à nouveau partir, pour l’Egypte, qui est traditionnellement une terre de refuge en cas de famine. Sa femme Saraï étant très belle, il a peur d’être tué et lui demande donc de dire qu’elle est sa sœur. Pharaon voit Saraï et croyant qu’elle est la sœur d’Abram décide de la prendre dans son harem. Mais Dieu intervient et châtie Pharaon qui apprend la vérité et libère Saraï tout en comblant Abram de présents. Celui-ci quitte ensuite l’Egypte avec son neveu Lot. Possédant tous les deux de nombreux troupeaux ils ne peuvent pas rester ensemble et doivent donc se séparer. Abram laisse le choix à Lot qui opte pour les terres qui lui paraissent les plus belles, celles qui sont près de Sodome.

Peu de temps après une guerre se déclenchent entre plusieurs rois, dont celui de Sodome. Il y a deux camps et le roi de Sodome et ses alliés sont battus et Lot est capturé. Quand Abram apprend la nouvelle il décide de le secourir et arme 318 serviteurs pour aller combattre les rois qui ont fait prisonnier Lot. Là encore, je me permets de faire une une petite parenthèse concernant notre rapport au texte.

Quand j’étais petit, je m’imaginais Abram qui se baladait tout seul avec sa femme et son chameau dans le désert, accompagné éventuellement d’un ou deux serviteurs. En fait, il faut bien se rendre compte que s’il peut armer 318 serviteurs c’est bien qu’il avait plusieurs centaines de serviteurs et que ces serviteurs avaient probablement tous une famille. Par conséquent, lorsque la Bible nous parle d’Abram qui se déplace, il faut en réalité imaginer au moins un millier, voire plus, de personnes qui se déplacent. De cette petite anecdote, il faut retenir que notre imagination peut nous jouer des tours et que l’idée que l’on peut se faire d’un événement biblique est parfois influencée par toutes sortes de facteurs externes et ne correspond pas forcément à ce que dit le texte. C’est vrai pour de nombreux évènements et j’aurai certainement l’occasion d’en reparler dans de prochains articles.

Après la bataille et la victoire d’Abram, celui-ci rencontre le roi de Salem, Melkisédek. Ce texte est commenté dans le Nouveau Testament (Hébreux 7 : 1-2) et a donné lieu à cause de cela à de nombreuses spéculations. Beaucoup de chrétiens voient dans Mekisédek une théophanie, c’est à-dire-une apparition divine. En réalité, si on lit le texte de la Genèse, on voit qu’il s’agit simplement d’un roi cananéen, totalement humain, qui régnait sur la ville qui deviendra Jérusalem.

Dieu promet ensuite à Abram une descendance nombreuse. Cependant, Saraï, voyant qu’elle avançait en âge et qu’elle n’avait toujours pas d’enfant, décide de résoudre le problème par un moyen naturel en donnant une de ses servantes, Agar, à Abram pour qu’elle enfante à sa place. L’idée est que l’enfant de cette servante soit considérée comme le fils d’Abram et de Saraï. Cette pratique peut nous étonner, mais elle est en réalité bien attestée historiquement puisque l’on a trouvé des contrats de mariage mésopotamiens qui dans leurs clauses prévoient explicitement cela. Si la femme ne peut pas avoir d’enfants directement, elle peut donner une servante à son mari pour procréer à sa place. Agar devient donc enceinte, mais cela a comme conséquence de créer des tensions avec Saraï qui finit par se venger sur elle et la traite durement. Agar s’enfuit alors dans le désert mais est rappelé par un ange qui lui dit de revenir dans la maison d’Abram en lui promettant là encore que sa descendance sera bénie. Elle accouche d’un fils, Ismaël.

On arrive ensuite à un moment crucial puisqu’une nouvelle alliance est conclue entre Dieu et Abram scellée cette fois par un signe visible : la circoncision. Cette alliance est accompagnée d’un double changement de nom à l’initiative de Dieu, puisqu’Abram devient Abraham, tandis que Saraï devient Sara.

Abraham accueille ensuite trois mystérieux personnages qu’il invite à manger avec lui. On comprend très vite que ces personnages ne sont pas de simples hommes mais des êtres célestes. L’un d’eux parle comme s’Il était Dieu. La tradition chrétienne y a souvent vu, soit une préfiguration de la Trinité, soit la Parole de Dieu (c’est à dire Jésus) accompagnée de deux anges. Ces individus annoncent à Abraham que Sara sera enceinte et enfantera un fils. Ils l’avertissent aussi qu’ils sont descendus pour détruire la ville de Sodome. Abraham se lance alors dans une véritable négociation avec Dieu pour lui demander de ne pas détruire la ville.

« Abraham s’approcha, et dit: Feras-tu aussi périr le juste avec le méchant?  Peut-être y a-t-il cinquante justes au milieu de la ville: les feras-tu périr aussi, et ne pardonneras-tu pas à la ville à cause des cinquante justes qui sont au milieu d’elle? Faire mourir le juste avec le méchant, en sorte qu’il en soit du juste comme du méchant, loin de toi cette manière d’agir! loin de toi! Celui qui juge toute la terre n’exercera-t-il pas la justice? Et l’Éternel dit: Si je trouve dans Sodome cinquante justes au milieu de la ville, je pardonnerai à toute la ville, à cause d’eux. Abraham reprit, et dit: Voici, j’ai osé parler au Seigneur, moi qui ne suis que poudre et cendre. Peut-être des cinquante justes en manquera-t-il cinq: pour cinq, détruiras-tu toute la ville? Et l’Éternel dit: Je ne la détruirai point, si j’y trouve quarante-cinq justes. » Genèse 18 : 23-28

Il poursuit ensuite la négociation en descendant à quarante, puis trente, puis vingt, puis même dix justes. L’Eternel promet que s’il trouve dix justes, il ne détruira pas la ville. Cet épisode est particulièrement intéressant car il révèle la conception de Dieu qu’avait Abraham qui joue ici le rôle d’un véritable intercesseur en faveur des autres êtres humains.

Seulement, il n’y avait même pas 10 justes à Sodome. Les messagers poursuivent donc leur route et arrivent à Sodome chez Lot, le neveu d’Abraham. Lorsque les habitants apprennent leur arrivée, ils se rassemblent autour de la maison et demandent à Lot de faire sortir ces personnes pour les violer. C’est de là que vient l’expression sodomite. Toutefois, les individus, dont on aura compris qu’ils sont des créatures célestes, frappent la foule d’aveuglement et ordonnent ensuite à Lot de quitter la ville avec sa famille. Par ailleurs, ils leur donnent comme consigne de ne pas se retourner pour regarder en arrière. Ils détruisent alors la ville en envoyant une pluie de souffre. Cependant, durant la fuite, la femme de Lot se retourne et est transformée en statut de sel. Après la destruction de Sodome, les deux filles de Lot, croyant qu’il n’y a plus d’hommes sur Terre, couchent avec leur père, après l’avoir enivré, pour avoir une descendance. Elles donnent naissance à Moab, l’ancêtre des moabites, et à Ammon, l’ancêtre des Ammonites.

On a ensuite un autre récit où Abraham se réfugie pour la seconde fois chez un roi étranger, un Philistin cette fois. Comme en Egypte, il demande à sa femme de mentir en disant qu’elle est sa sœur. Dieu intervient à nouveau pour révéler la vérité au roi, Abimélek, qui rend à Abraham sa femme et le comble de biens. Dans ces deux récits, il est intéressant de constater que ce sont les rois étrangers qui ont un comportement juste. Abraham justifie son mensonge par les préjugés qu’il avait, puisqu’il dit qu’il pensait qu’il n’y avait pas de respect pour Dieu dans ces pays, mais on constate finalement que ces préjugés sont faux. Par ailleurs, le texte nous précise cette fois explicitement qu’Abimélek n’a pas eu de rapports sexuels avec Sara. Ce détail, qui ne figurait pas dans le récit précédent, est important car juste après on nous apprend la naissance d’Isaac. Cette précision était nécessaire pour être sûr qu’Isaac était bien le fils d’Abraham et pas du roi philistin. Après la naissance d’Isaac, Sara demande à Abraham de chasser Agar et Ismaël et c’est à cet épisode que Paul fait référence dans Galates 4 en proposant une interprétation allégorique, comme nous l’avons vu la dernière fois.

Suit ensuite, un des évènements les plus connus de la Bible, même par les non-chrétiens, le sacrifice d’Isaac. Dieu met à l’épreuve Abraham en lui demandant de sacrifier son fils Isaac. Celui-ci accepte et prépare le sacrifice. Cependant, au moment de l’exécuter Dieu lui-même interrompt l’acte d’Abraham qui termine le sacrifice en remplaçant son fils par un bélier. C’est la dernière grande aventure d’Abraham. Après cela, Sara meurt et Abraham envoie son serviteur chercher une femme pour son fils. Abraham lui-même se remarie et meurt.

Isaac

On passe au deuxième patriarche Isaac. Son histoire commence par son mariage avec Rebecca, qui est en fait la fille d’un de ses cousins. Le récit d’Isaac est beaucoup plus court et le seul événement notable qui est rapporté est sa descente chez Abimélek, puisqu’il lui arrive la même aventure que son père. Il fait passer sa femme pour sa sœur, mais le roi s’en aperçoit. Là encore, le roi a une bonne réaction. Il reproche à Isaac son mensonge, mais protège Rébecca et les couvre de biens. Rebecca, après une longue période de stérilité, est miraculeusement enceinte et donne naissance à deux jumeaux : Esaü et Jacob, et c’est dorénavant l’histoire de Jacob que l’on va suivre.

Jacob

Esaü est l’aîné, mais Jacob va le supplanter. D‘abord en profitant d’un jour où il a faim pour lui proposer de racheter son droit d’aînesse contre un plat de lentilles, puis ensuite en trompant son père, avec la complicité de sa mère.

Isaac étant vieux et se sentant mourir, il demande à son fils Esaü de lui chercher de quoi manger pour le bénir. Pendant qu’il est à la chasse, Rebecca prépare un plat qu’elle donne à Jacob pour que celui-ci reçoive la bénédiction de son père. Jacob apporte donc le plat à son père en se faisant passer pour Esaü et lui demande de le bénir, ce qu’Isaac fait. Lorsqu’il rentre de la chasse, Esaü apprend cela, ce qui suscite en lui de la haine contre son frère Jacob, puisqu’il souhaite même le tuer. Rebecca organise alors la fuite de Jacob qui se réfugie chez le frère de sa mère, Laban. Sur le chemin, Dieu se révèle à Jacob. Il renouvelle la promesse qu’Il avait faite à Abraham, en lui promettant une postérité nombreuse et la possession du pays. Par ailleurs, il lui promet aussi de le garder durant son voyage et de le ramener chez lui. Jacob fait alors un vœu :

« Et Jacob se leva de bon matin; il prit la pierre dont il avait fait son chevet, il la dressa pour monument, et il versa de l’huile sur son sommet. Il donna à ce lieu le nom de Béthel; mais la ville s’appelait auparavant Luz. Jacob fit un voeu, en disant: Si Dieu est avec moi et me garde pendant ce voyage que je fais, s’il me donne du pain à manger et des habits pour me vêtir, et si je retourne en paix à la maison de mon père, alors l’Éternel sera mon Dieu; cette pierre, que j’ai dressée pour monument, sera la maison de Dieu; et je te donnerai la dîme de tout ce que tu me donneras. » Genèse 28 : 18-22

Il arrive près d’un puits, où il rencontre Rachel, une des filles de Laban, qui est donc sa cousine et dont il tombe amoureux. Il conclut alors un contrat avec son oncle Laban. Il travaillera sept ans en échange de Rachel. Au bout de sept ans, le mariage est conclu mais cette fois-ci c’est Jacob qui est trompé par Laban puisque celui-ci au lieu de lui donner Rachel, lui donne Léa, la sœur ainée de Rachel, comme femme. Un compromis est trouvé entre les deux hommes et Jacob travaille sept ans de plus pour Laban en échange de Rachel.

Le fait que les deux sœurs soient mariées au même homme suscite une jalousie et une concurrence entre elles pour l’enfantement. Chaque sœur donnera aussi une de ses servantes à Jacob pour qu’elle procrée des enfants pour elle. Au total, Jacob a donc quatre épouses, deux femmes et deux concubines, douze fils et une fille.

Généaologie des patriarches

Généalogie des patriarches

Après ces quatorze ans de travail, Jacob travaille six années supplémentaires. Durant ces années, il amasse de nombreux biens grâce à la bénédiction divine. Cet enrichissement suscite cependant la jalousie de Laban et de ses fils qui finissent par avoir des sentiments hostiles envers Jacob. Celui-ci réunit sa famille et décide alors de s’enfuir avec sa femme, ses enfants et ses troupeaux. En partant, Rachel vole les idoles de son père. Quand Laban apprend la fuite de Jacob il décide de le poursuivre, mais avant qu’il ne le rattrape Dieu apparaît en songe à Laban pour lui ordonner de ne pas faire de mal à Jacob. Laban retrouve Jacob mais obéit à Dieu et le laisse partir en paix. Mais Jacob est toujours inquiet, car il doit maintenant retrouver son frère Esaü et il ne sait pas si les sentiments de son frère à son égard ont changé.

Juste avant de retrouver son frère, Jacob est attaqué par un homme mystérieux avec qui il se bat toute la nuit. Cet homme, que Jacob identifie à Dieu Lui-même, le blesse et change son nom en Israël. Dorénavant le nouveau nom de Jacob est donc Israël, même si le rédacteur continue parfois à l’appeler Jacob.

Israël se prépare à rencontrer Esaü et décide de lui envoyer des biens pour apaiser sa colère, mais cela n’est pas nécessaire car Esaü n’a plus de haine contre son frère. Leurs retrouvailles sont donc aussi une réconciliation. Après cela, ils se séparent à nouveau et chacun poursuit sa route.

La famille de Jacob arrive dans le pays et établit son campement. Dina, la fille de Jacob est violée par Sichem, le fils d’Hamor, le roi de la localité où ils campaient. Celui-ci tombe amoureux de la jeune fille et Hamor demande à la famille de Jacob de donner sa fille en mariage à son fils. Les frères de Dina répondent avec ruse et demandent à tous les habitants de se faire circoncire, car ils ne peuvent pas s’allier avec des incirconcis. Ils profitent ensuite que ceux-ci soient souffrants, à cause de leur circoncision, pour les attaquer et les massacrer. Ce massacre est perpétré sous la direction de Siméon et Lévi mais il n’est pas approuvé par Jacob.

Jacob revient ensuite à Bethel, là où il avait rencontré Dieu au début de son voyage. Il effectue une purification de toute sa famille, en se débarrassant notamment des idoles, et se consacre à Dieu suivant le vœu qu’il avait formulé lors son départ.

Périple de Jacob

Périple de Jacob

Joseph

Après cela, on passe à la dernière histoire, celle de Joseph, un des fils de Jacob et Rachel. Celui-ci était le fils préféré de son père qui le comblait de biens. Mais cette préférence suscitait la haine et la jalousie de ses frères, d’autant que Joseph avait tendance à rapporter leurs mauvaises actions. Par ailleurs, Joseph eut deux songes dans lesquels il voyait sa famille se prosterner devant lui. Ce qui bien sûr n’arrangea pas les relations avec ses frères.

Un jour son père l’envoya prendre des nouvelles de ses frères qui faisaient paître les troupeaux loin de chez eux. Ceux-ci décidèrent alors de profiter de cette occasion pour le tuer. Voulant éviter cela, l’aîné, Ruben, proposa plutôt de le jeter dans une citerne, pensant qu’il pourrait ensuite le délivrer. C’est ce que firent les frères. Mais pendant l’absence de Ruben, les frères de Joseph le vendirent comme esclave à des marchands qui l’emmenèrent en Egypte.

Joseph servit d’abord dans la maison de Potiphar, un haut fonctionnaire, et gagna sa confiance au point de devenir intendant de tous ses biens. Cependant, la femme de Potiphar souhaitait coucher avec lui. Joseph refusait ses avances, mais un jour elle réussit à lui arracher son manteau. Joseph s’enfuit mais elle profita d’avoir pu conserver le manteau de Joseph pour l’accuser auprès de son mari en disant qu’il avait essayé de la violer. Joseph fut donc envoyer en prison.

En prison, il gagna la confiance du geôlier. C’est alors qu’il rencontra deux serviteurs de Pharaon : un échanson et un panetier. Ces deux personnes firent chacune un songe. L’échanson alla voir Joseph pour qu’il interprète son songe. Joseph lui expliqua que ce songe signifiait qu’il allait être rétabli dans ses fonctions. Il lui demanda alors de se souvenir de lui et de parler en sa faveur à Pharaon. Le panetier, ayant entendu que la prédiction était favorable, interrogea à son tour Joseph. Malheureusement pour le panetier, Joseph lui apprit que dans son cas, ce songe signifiait au contraire qu’il allait être mis à mort par Pharaon. Les deux prédictions s’accomplirent effectivement, mais l’échanson oublia Joseph.

Quelques temps plus tard, c’est Pharaon qui, à son tour fait, deux songes. Il convoque ses prêtres afin qu’ils les lui expliquent, mais aucun d’eux ne parvient à les déchiffrer. L’échanson se souvient alors de Joseph et parle de lui au Pharaon qui le convoque à son tour. Joseph explique alors les songes de Pharaon : ces deux songes ont un même sens, ils indiquent que l’Egypte connaîtra sept années de récoltes abondantes, suivies de sept années de famine. En plus de cette interprétation, Joseph suggère au Pharaon de nommer une personne pour superviser la collecte de nourriture et amasser des ressources durant la période d’abondance, afin de pouvoir survivre à la période de famine. Pharaon trouvant cette proposition très sage pensa que Joseph était lui-même le plus apte à accomplir cette tâche. Il lui confie donc l’intendance du pays. Durant ce temps, Joseph se marie à une fille d’un prêtre égyptien et a deux enfants : Manassé et Ephraïm.

Une fois les sept années d’abondance terminée, les sept années de famine commencent. Cette famine touche toute la région, y compris le pays de Canaan. Les fils de Jacob, n’ayant plus de vivres, doivent alors descendre en Egypte pour chercher de la nourriture. Arrivés en Egypte, ils rencontrent Joseph qui les reconnaît, mais eux ne le reconnaissent pas. Joseph profite de cette rencontre pour prendre des nouvelles de sa famille, en particulier de son père Jacob et de son frère Benjamin, qui était resté auprès de son père, sans dévoiler son identité. Il les accuse d’être des espions mais accepte de leur vendre de la nourriture. Toutefois, pour prouver qu’ils ne sont pas des espions, il leur demande de revenir avec leur plus jeune frère Benjamin. En attendant, un des frères doit rester en prison comme gage de leur retour.

Une fois revenus auprès de Jacob, les frères lui racontent tout ce qui s’est passé et lui demandent de laisser Benjamin venir avec eux en Egypte. Mais Jacob refuse de laisser partir Benjamin. Ruben et Judas sont obligés de s’engager personnellement auprès de leur père en se portant garant de la sécurité de Benjamin. N’ayant plus de nourriture, Jacob finit par céder et accepte que Benjamin descende en Egypte avec ses frères.

Lors de leur seconde venue, Joseph, qui n’a toujours pas dévoilé sa véritable identité, accueille somptueusement ses frères et leur offre un magnifique repas. Il leur donne la nourriture dont ils avaient besoin et les laisse repartir.

Seulement, juste avant leur il demande à un de ses serviteurs de placer sa coupe dans le sac de Benjamin. Ses frères se remettent donc en route pour rentrer chez eux, mais Joseph envoie son serviteur pour les accuser d’avoir volé la coupe. Les frères protestent de leur innocence, mais en examinant les sacs, on retrouve la coupe dans celui de Benjamin. Les frères sont donc obligés de retourner en Egypte pour plaider leur cause. Joseph propose de garder Benjamin comme esclave et de les laisser partir, ce qui est bien sûr impossible. Les frères expliquent alors à Joseph que si Benjamin ne rentre pas auprès de son père, celui-ci mourra de chagrin. L’émotion étant trop forte, Joseph ne peut plus se contenir et finit par leur révéler sa véritable identité.

Il demande alors à ses frères d’aller chercher son père pour le ramener en Egypte. Celui-ci arrive et termine sa vie en Egypte. Avant sa mort, Jacob adopte les deux fils de Joseph, Manassé et Ephraïm qui seront désormais considérés comme les fils d’Israël. On remarquera donc au passage que même si on parle toujours des douze tribus d’Israël, il y en a réalité treize. Avant sa mort, Jacob prophétise sur ses fils et plusieurs de ses prophéties sont en lien avec des évènements qui nous ont été racontés.

Finalement, le récit de la Genèse se termine avec la mort de Jacob, puis celle de Joseph, qui sont tous les deux embaumés.

Bilan du livre

Concernant Dieu, la Genèse a une vision très anthropomorphique. C’est à-dire-que Dieu est présenté comme s’Il avait un comportement humain. Ainsi, on nous dit que Dieu « parle », « fait », « façonne », bien sûr, mais aussi qu’il « appelle », qu’Il « écoute », qu’il « regarde », et même qu’Il « se promène » (3 : 10), qu’Il « s’irrite » (6 : 6), qu’Il « respire une odeur » (8 : 21) , qu’Il « descend », qu’Il « monte » (17 : 22), qu’Il « se tient debout » (18 : 22), qu’il « jure par un serment » (22 : 16) etc.

Quant aux personnages principaux (« les héros du récit »), ils ne sont pas idéalisés. On voit qu’ils sont proches de Dieu, qu’ils sont choisis et aimés par Lui, mais le narrateur ne cache pas pour autant leurs mauvaises actions. Noé s’est enivré, Abraham et Isaac ont gravement menti, Jacob a trompé son père, les fils de Jacob ont commis plusieurs mauvaises actions (violence et débauche sexuelle).

Parallèlement, les peuples étrangers sont souvent présentés sous un jour très favorable. C’est le cas en particulier des différents pharaons que les patriarches rencontrent, mais aussi d’Abimélek, le roi des Philistins, voire même d’Hamor et Sichem.

Cette présentation du contenu littéraire de la Genèse étant terminée, j’aimerais maintenant vous parler brièvement de la Septante et du Targum.

La Septante

La Septante est le nom que l’on donne à la traduction grecque du texte biblique effectuée à Alexandrie au IIIe siècle av. J.-C. Pour le livre de la Genèse, elle ne présente pas de différences majeures avec le texte rabbinique, que je viens de présenter.
On peut noter quelques adaptations liées au contexte culturel. Un exemple tout simple est celui des anneaux. Dans le texte hébreu, le serviteur met un anneau au nez de Rebecca (Genèse 24 : 47), ce qui correspond à la mode de l’époque. Pour les Grecs, en revanche, cela paraissait plutôt étrange. Le traducteur a effacé ce détail et sa traduction laisse plutôt entendre que ce sont des boucles d’oreille, ce qui convient mieux au mœurs grecques.

Il y a aussi des différences factuelles, notamment dans les généalogies. Tandis que d’Adam à la venue en Egypte, le texte rabbinique compte 2238 ans, la Septante en compte 3 624 ans (soit 1386 années d’écart).

Genèse 11 : 12-15 (Texte rabbinique) Genèse 11 : 12-15 (Septante)
« Arpacschad, âgé de trente-cinq ans, engendra Schélach. Arpacschad vécut, après la naissance de Schélach, quatre cent trois ans ; et il engendra des fils et des filles.  Schélach, âgé de trente ans, engendra Héber. Schélach vécut, après la naissance d’Héber, quatre cent trois ans ; et il engendra des fils et des filles.» « Et Arphaxad vécut cent trente-cinq ans et il engendra Kaïnan. Et Arphaxad vécut après qu’il eut engendré Kaïnan, quatre cent trente, et il engendra des fils et des filles et il mourut. Et Kaïnan vécut cent trente ans et il engendra Sala. Et Kaïnan vécut après qu’il eut engendré Sala, trois cent trente ans et il engendra des fils et des filles »

Outre la différence des âges d’engendrement, nous remarquons dans la Septante l’existence d’un Kaïnan. Dans le texte rabbinique, Arpacshad est le père de Schélach et a 35 ans au moment de la naissance de son fils. Dans la Septante, Arphaxad est le père de Kaïnan, qui est le père de Sala. Arphaxad est donc le grand-père de Sala et a 265 ans (135+130) au moment de la naissance de Sala.

Une autre différence est le nombre de personnes descendues en Egypte. D’après le texte rabbinique, ils sont soixante-dix, tandis que dans la Septante ils sont soixante-quinze.

Texte rabbinique (Genèse 46 : 27) Septante (Genèse 46 : 27)
« Et Joseph avait deux fils qui lui étaient nés en Égypte. Le total des personnes de la famille de Jacob qui vinrent en Égypte était de soixante-dix. » « Les fils de Joseph, nés de lui en la terre d’Égypte, étaient au nombre de neuf. Il y avait donc, de la maison de Jacob, soixante-quinze âmes en Égypte. »

Or ce qui est intéressant c’est que dans le Nouveau Testament on trouve des références à ces évènements. Au début de son évangile, Luc établit la généalogie de Jésus et on constate que Kaïnan apparaît bien dans cette généalogie : « fils de Sala, fils de Kaïnam, fils d’Arphaxad, fils de Sem, fils de Noé » (Luc 3 : 35-36)

Par ailleurs, Etienne, lors de son discours, juste avant sa lapidation, déclare que soixante-quinze personnes sont descendues en Egypte : « Puis Joseph envoya chercher son père Jacob, et toute sa famille, composée de soixante-quinze personnes » (Actes des apôtres 7 : 14)

En soit, ces différences factuelles n’ont bien sûr aucune importance, mais elles sont intéressantes car elles montrent que les premiers chrétiens, et notamment les hellénistes, utilisaient plutôt la version de la Septante.

Le Targum

Enfin, j’aimerais terminer cet article en vous parlant brièvement du Targum. Le Targum est un terme araméen qui signifie simplement « traduction ». Avant l’exil, les Israélites parlaient hébreu et c’est dans cette langue que la plus grande partie de la Bible hébraïque, ce que nous appelons l’Ancien testament, a été rédigée.

Mais au retour de l’exil, la situation linguistique a évolué et l’hébreu a décliné au profit de l’araméen. De fait à l’époque de Jésus, la langue parlée par le peuple était bien l’araméen et seuls les docteurs religieux ou les notables maitrisaient encore l’hébreu. Nous voyons d’ailleurs dans les évangiles que Jésus a prêché en araméen.

Pour comparer à la situation actuelle, on pourrait faire un parallèle entre le grec, l’hébreu et l’araméen et l’anglais, le latin et le français, en disant que le grec  correspondait à l’anglais, que l’hébreu correspondait au latin et que l’araméen correspondait au français.

Pour que le peuple puisse continuer à comprendre la Bible, il fallait donc que celle-ci soit traduite dans sa langue, c’est-à-dire en araméen.

Il est cependant important de comprendre que le Targum n’est pas une simple traduction du texte hébreu. Celui-ci est souvent paraphrasé ou enrichi d’anecdotes issues de la tradition orale.

Les Targumim (pluriel de Targum) qui nous ont été transmis ont été mis par écrit après Jésus, mais ils contiennent des traditions antérieures, les plus anciennes remontant certainement à Esdras lui-même qui est le premier à avoir traduit la Bible en araméen.

Je ne vais pas faire une liste complète de tous les ajouts du Targum, mais simplement proposer quelques exemples pour vous montrer un peu l’esprit du Targum.

Texte hébreu de Genèse 1 : 1-3 Targum Palestinien de Genèse 1 :1-3
« Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide: il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut. » « Dès le commencement, la Parole de YHWH, avec sagesse, créa et acheva les cieux et la terre. La terre était déserte et chaotique, privée d’hommes et de bêtes, vide de toute culture de plantes et d’arbres. L’obscurité s’étendait sur la face de l’abîme et un esprit d’amour de devant YHWH soufflait sur la face des eaux. La Parole de YHWH dit : « Qu’il y ait de la lumière !  » et il y eut de la lumière selon la décision de sa Parole. »

On voit ici l’accent qui est mis sur la Parole de YHWH, ainsi que l’esprit d’amour, ce qui a ensuite permis aux auteurs du Nouveau Testament d’insister sur le rôle de la Parole de Dieu, identifiée à Jésus, dans la Création : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. » Jean 1 : 1-3

Texte hébreu de Genèse 4 : 8 Targum Palestinien de Genèse 4 : 8
« Cependant, Caïn dit à son frère Abel :mais, comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua. » « Caïn dit à son frère Abel : « Viens, sortons tous deux aux champs. » Et il advint que lorsque tous deux furent aux champs, Caïn répondit et dit à Abel : «  Je vois que le monde n’a pas été créé par amour, qu’il n’est pas régi selon le fruit des bonnes œuvres et qu’il y a, dans le jugement, acception de personnes. Pourquoi ton offrande a-t-elle été accueillie avec faveur ? » Abel répondit à Caïn, en disant : « Je vois, moi, que le monde a été créé par amour qu’il est régi selon le fruit des bonnes œuvres. Parce que mes oeuvre étaient meilleures que les tiennes, mon offrande à moi a été accueillie avec faveur. Caïn répondit et dit à Abel : Il n’y a ni jugement, ni juge, ni un autre monde ! Point de remise de récompense pour les justes ni de châtiment pour les méchants ! » Abel répliqua à Caïn, en disant : « Il y a un jugement et il y a un juge et il y a un autre monde ; il y a remise de récompense pour les justes et un châtiment des méchants dans le monde à venir ! » Sur cette question, tous deux se querellaient en pleine campagne. Et Caïn se dressa contre son frère Abel et le tua. »

Ici, il faut signaler un problème dans le texte hébreu. Le verbe utilisé pour « dire » implique nécessairement la présence d’une proposition qui énonce ce qui est dit. Or cette proposition est absente dans le texte hébreu. La Septante avait déjà rajouté un bref énoncé « Allons à la plaine », mais le Targum propose un dialogue complet entre les deux frères qui s’apparente presque à un débat théologique où sont introduites les notions de monde futur et de jugement après la mort.

Texte hébreu de Genèse 7 : 4 Targum Palestinien de Genèse 7 : 4
« Car, encore sept jours, et je ferai pleuvoir sur la terre quarante jours et quarante nuits, et j’exterminerai de la face de la terre tous les êtres que j’ai faits. » « Car voici que je leur donne un délai de sept jours : s’ils se convertissent, il leur sera pardonné ; mais s’ils ne se convertissent point, après une nouvelle période de sept jours, je vais faire descendre la pluie sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits et j’anéantirai tout corps d’homme et de bête que j’ai fait sur la surface de la Terre »

Le Targum précise que Dieu accorde un délai avant le déluge pour permettre aux hommes de se repentir, ce que le texte hébreu ne dit pas.

Texte hébreu de Genèse 9 : 6 Targum Palestinien de Genèse 9 : 6
« Si quelqu’un verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé; car Dieu a fait l’homme à son image. » « Celui qui versera le sang de l’homme en présence de témoins, les juges le condamneront à mort ; celui qui aura versé sans témoins, le Maître du monde en tirera vengeance au jour du grand jugement, car, à la ressemblance de Dieu, il a fait l’homme »

Là encore le Targum ajoute un développement juridique et théologique, en distinguant différents cas et en introduisant la notion de jugement après la mort.

Texte hébreu de Genèse 40 : 23 Targum Palestinien de Genèse 40 : 23
« Le chef des échansons ne pensa plus à Joseph. Il l’oublia. » « Joseph abandonna la faveur d’en haut et la faveur d’ici-bas et la faveur qui l’avait accompagné depuis la maison de son père. Il mit sa confiance dans le chef des échansons, dans une chair périssable, dans une chair destinée à goûter la coupe de la mort. Il ne se souvint pas de l’Ecriture, car il est écrit dans le livre de la Loi de YHWH, comparable au livre des Guerres : « Maudit soit le fils de l’homme qui se confie dans la chair, qui met sa confiance dans la chair ! » C’est pourquoi le chef des échansons ne se souvint pas de Joseph et l’oublia jusqu’au moment où arriva le temps d’être libéré. »

Enfin, le Targum donne ici une leçon théologico-morale en imputant l’oubli de l’échanson à une erreur de Joseph qui a mis sa confiance en un homme plutôt qu’en Dieu.

Version vidéo

A propos David Vincent 187 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.