J’ai aimé la Vérité (Yves Congar)

En ce moment, je suis en train de lire un livre d’entretien de Jean Puyo avec Yves Congar. J’aurai l’occasion de reparler du P. Yves Congar o.p. dans de prochains articles, notamment lorsque je traiterai du concile Vatican II, où il a siégé comme expert à la demande du pape Jean XXIII.

Je voulais simplement partager ici un extrait concernant la question de la vérité et de l’apport sur ce sujet de Thomas d’Aquin et du thomisme.

Extrait

Jean Puyo : Pouvez-vous présenter rapidement la pensée de saint Thomas ?

Yves Congar : Je peux, si vous le voulez tenter de préciser ce qu’elle m’a apporté. Comme Dominicain, comme Frère prêcheur, j’avais un véritable culte de la Vérité. La devise de notre Ordre est « Veritas ». C’est bien abstrait, pensez-vous peut-être! Pas tellement ! J’ai découvert récemment ce mot de Mme Swetchine : « J’ai aimé la vérité comme on aime d’amour une personne. » Je le signerais volontiers. Je n’ignore pas ce qu’elle peut contenir de danger. Pascal a dit qu’on peut se faire une idole même de la Vérité. Cela est vrai. Mais la recherche de la Vérité peut inspirer une vie. C’est ce que j’ai cru discerner dans l’œuvre de saint Thomas ; c’est ce qui explique mon attachement à sa pensée.

J’ai aimé d’abord sa rigueur dans les idées. Saint Thomas, a mis de la clarté dans mon esprit. Je peux le dire, je crois, sans méconnaître mes limites. J’aime la manière dont saint Thomas aborde les questions. Il cherche toujours à apercevoir, en toutes choses, le principe et la conclusion, la cause et l’effet. La Vérité y est architecturée, comme l’est un arbre, avec un tronc, de grosses branches, de petites branches. Le thomisme -le vrai- c’est le triomphe de la clarté.

J’en ai pris conscience tout au long de mon existence. Lors d’une de mes premières rencontres œcuméniques, au cours de laquelle, après un orthodoxe et un protestant, j’avais exposé la pensée catholique au sujet de la croix, un jeune normalien, mathématicien, me dit :

« Mon Père, vous m’avez réconcilié avec saint Thomas.

-Comment cela, lui demandai-je, je ne l’ai pas cité une seule fois? »

Et il me répondit : « Il y avait de l’ordre dans votre exposé. »

Je dois à saint Thomas l’effort de clarté que je n’ai cessé de tenter à travers toute mon œuvre.

Saint Thomas est mon maître pour une autre raison. Il m’a appris à saisir l’aspect formel d’une question. Un grand nombre de discussions tournent en rond et aboutissent à des impasses, parce que les personnes en présence, abordant un sujet, n’en parlent pas sous le même aspect. L’un dit : « Churchill est un grand politique. » L’autre répond : « C’est un mauvais peintre… » Parler d’une question formellement, c’est en parler sous un aspect précis. Vous avez raison, dira le disciple de saint Thomas, sous tel aspect, mais sous tel autre aspect, je ne peux vous suivre. » (1)

Note

(1) Congar et Puyo, Jean Puyo interroge le Père Congar. Une vie pour la vérité, p. 38-39.

Bibliographie

Congar Y. et Puyo J., Jean Puyo interroge le Père Congar. Une vie pour la vérité, Paris, Le Centurion, 1975.

Version vidéo

Articles liés

Le développement des études historiques et l’unité des chrétiens

Il est possible de me contacter pour réagir à l’article.

A propos David Vincent 296 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.