Jean Calvin et la nouvelle réforme de l’orthographe

Depuis deux jours, les réseaux sociaux francophones sont en ébullition. En cause, l’application de la « nouvelle » réforme orthographique (élaborée en réalité en 1990).

Pour alimenter le débat, j’ai recopié la préface de la traduction française de l’Institution de la religion chrétienne écrite par Jean Calvin au début du XVIe siècle. Vous pourrez ainsi avoir une petite idée de la manière dont nos ancêtres écrivaient le français il y a quatre siècles. Je vous en proposerai ensuite un bref commentaire.

Préface rédigée par Jean Calvin

A fin que les Lecteurs puissent mieux faire leur profit de ce present livre, je leur veux bien monstrer en brief l’utilité qu’ilz auront à en prendre. Car, en ce faisant, je leur monstreray le but auquel ilz devront tendre et diriger leur intention en le lisant. Combien que la saincte Escriture contienne une doctrine parfaicte, à laquelle on ne peut rien adjouster, comme en icelle nostre Seigneur a voulu desployer les Thrésors infiniz de sa Sapience, toutesfois une personne qui n’y sera pas fort exercité a bon mestier de quelque conduicte et adresse pour sçavoir ce qu’elle y doibt chercher, à fin de ne s’esgarer point ça et là, mais de tenir une certaine voye, pour attaindre tousjours à la fin où le Sainct Esprit l’appelle. Pourtant l’office de ceux qui ont receu plus ample lumière de Dieu que les autres est de subvenir aux simples en cest endroict, et quasi leur prester la main pour les conduire et les ayder à trouver la somme de ce que Dieu nous a voulu enseigner en sa parolle. Or cela ne se peut mieux faire par Escritures qu’en traictant les matières principales et de conséquence, lesquelles sont comprinses en la philosophie chrestienne. Car celuy qui en aura l’intelligence sera préparé à proffiter en l’eschole de Dieu en un jour plus qu’un autre en trois mois ; d’autant qu’il sçait à peu près où il doibt rapporter une chascune sentence, et ha sa reigle pour compasser tout ce qui luy est presenté. Voyant donc que c’estoit une chose tant nécessaire, que d’ayder en ceste façon ceux qui désirent d’estre instruictz en la doctrine de salut, je me suis efforcé, selon la faculté que le Seigneur m’a donnée, de m’employer à ce faire ; et à ceste fin j’ay composé ce present livre. Et premièrement l’ay mis en latin : à ce qu’il peust servir à toutes gens d’estude, de quelque nation qu’ilz feusent ; puis après, desirant de communiquer ce qui en povoit venir de fruict à nostre Nation Françoise, l’ay aussi translaté en nostre langue. Je n’ose pas en rendre trop grand tesmoignage, et declairer combien la lecture en pourra estre proffitable, de peur qu’il ne semble que je prise trop mon ouvrage ; toutesfois je puis bien promettre cella, que ce pourra estre comme une clef et ouverture pour donner accès à tous enfans de Dieu à bien et droictement entendre l’Escriture saincte.

Parquoy si d’ores en avant nostre Seigneur me donne le moyen et opportunité de faire quelques commentaires, je useray de la plus grande brieveté qu’il me sera possible, pource qu’il ne sera pas besoing de faire longues disgressions, veu que j’ay icy desduict au long quasi tous les articles qui appartiennent à la Chrestienté.
Et puisqu’il nous fault recongnoistre toute verité et saine doctrine procedder de Dieu, j’oseray hardiment protester, en simplicité, ce que je pense de cest œuvre, le recongnoissant estre de Dieu plus que mien ; comme, à la vérité, la louenge luy en doibt estre rendue.

C’est que j’exhorte tous ceux qui ont reverence à la parolle du Seigneur, de le lire, et imprimer diligemment en mémoire, s’ilz veulent, premièrement avoir une somme de la doctrine chrestienne, puis une entrée à bien proffiter en la lecture tant du vieil que du nouveau Testament. Quand ils auront cela faict, ilz congnoistront par expérience que je ne les ay point voulu abuser de parolles. Si quelqu’un ne peut comprendre tout le contenu, il ne fault pas qu’il se desespère pourtant, mais qu’il marche tousjours oultre, espérant qu’un passage luy donnera plus familièrement exposition de l’autre. Sur toutes choses, il fauldra avoir en recommandation de recourir à l’Escriture pour considérer les tesmoignages que j’en allègue.

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Commentaire

Un Français du XXIe siècle n’aura globalement pas de mal à comprendre ce texte, même si l’orthographe de certains mots « pique » un peu les yeux.

Si on compare l’orthographe de l’époque et notre orthographe actuelle, on peut remarquer une simplification des mots. Sans prétendre à l’exhaustivité, voici quelques exemples tirés du texte :

Escriture saincte => Ecriture sainte

Parfaicte => parfaite

Parolle => parole

Congnoistront => connaitront

Fauldra=> faudra

Comme vous pouvez le constater, ce sont surtout des lettres silencieuses qui ont disparu… exactement comme l’oignon qui devient ognon.

En ce sens, la dernière réforme orthographique ne fait que poursuivre un mouvement général entamé depuis l’époque moderne. Comme disait l’Ecclésiaste, « rien de nouveau sous le Soleil ».

A propos David Vincent 296 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.