La lettre de Constantin à Alexandre et Arius

Au début des années 320, un conflit a surgi au sein de l’Eglise d’Alexandrie sur la personne du Fils de Dieu. La question centrale était de savoir si celui-ci était créé ou incréé. Le débat portait notamment sur le texte de Proverbes 8 : 22 (LXX) qui, dans sa version grecque, disait que la Sagesse avait été créée. Or, depuis longtemps, les Pères de l’Eglise avaient assimilé la Sagesse et le Fils de Dieu.

Les deux principaux protagonistes de cette controverse étaient Alexandre, l’évêque d’Alexandrie, et Arius, un de ses prêtres. Pour Alexandre, le Fils était incréé, tandis que pour Arius, il était créé.

L’empereur Constantin décide alors de leur écrire la lettre que voici.

Lettre de Constantin à Alexandre et Arius

« Constantin, Vainqueur, Très grand Auguste, à Alexandre et Arius.

J’apprends que le motif d’où est issu le présent débat est le suivant : alors que toi, Alexandre, tu demandais aux prêtres ce que chacun d’eux pouvait bien penser d’un passage des écrits de la Loi (1), ou plutôt d’une partie d’une vaine recherche toi, Arius, tu as inopinément rétorqué ce qu’il aurait convenu dès le début de ne pas penser, ou bien, si on l’a pensé, de livrer au silence.

A partir de là, parce qu’une divergence d’opinion s’est élevée entre vous, l’union été rejetée et le peuple très saint, divisé en deux partis, est éloigné de l’harmonie d’un corps commun.

Eh bien donc, en faisant preuve l’un et l’autre de dispositions identiques, recevez ce que votre compagnon de service vous conseille avec justice. Quel est ce conseil ? Il aurait convenu déjà de ne pas poser la question sur de tels sujets, ni de répondre une fois la question posée. Car de telles recherches, que ne prescrit la nécessité d’aucune loi, mais que suscite le vain bavardage d’une futile oisiveté, même si elles ont lieu en raison de l’exercice naturel (de l’esprit), nous devons les enfermer à l’intérieur de notre pensée et ne pas les produire à la légère dans les réunions publiques ni les confier sans discernement aux oreilles de tous. Qui est tel en effet qu’il puisse comprendre exactement ou bien exposer dignement la signification de réalités aussi grandes et aussi difficiles ? Et si quelqu’un est considéré comme pouvant le faire avec aisance, quelle fraction du peuple persuadera-t-il ? Ou bien qui s’affronterait aux subtilités de telles questions sans danger de dérapage ? Il faut donc éviter, sur de tels sujets, l’abondance de paroles, afin que notre faiblesse de nature, si nous n’avons pu expliquer le sujet proposé, ou l’intelligence trop lente des auditeurs qui reçoivent l’enseignement, s’ils ont été incapables de parvenir à une compréhension exacte de ce qui a été dit, afin donc que par aucune de ces deux causes le peuple ne soit nécessairement entraîné soit au blasphème, soit au schisme.

Aussi, qu’une question imprudente et une réponse inconsidérée se donnent mutuellement un pardon égal pour l’un et l’autre. Car ce n’est pas à propos du premier des commandements de la Loi que s’est allumé chez vous ce prétexte de dispute, et ce n’est pas une nouvelle manière de voir concernant la doctrine sur Dieu qui a été introduite chez vous, mais vous avez une seule et même manière de voir comme signe de communion. Alors que vous vous disputez les uns les autres sur des broutilles tout à fait infimes, ce grand peuple de Dieu, qui mérite d’être florissant grâce à vos prières et vos pensées, je crois qu’il n’est ni convenable ni permis d’aucune façon qu’il ait des opinions divergentes. Pour le rappeler à votre Intelligence par un petit exemple, sachez que les philosophes eux-mêmes, lorsqu’ils s’accordent tous sur une seule doctrine mais que, comme c’est souvent le cas, ils sont en désaccord sur un point de leurs affirmations, même s’ils sont séparés par les exigences de la science, ils s’accordent à nouveau entre eux pour l’unité de leur corps. S’il en est ainsi, comment ne serait-il pas beaucoup plus juste que vous, les serviteurs du grand Dieu, soyez mutuellement unanimes dans un tel choix de doctrine religieuse ?

Examinons donc ce qui est dit avec une meilleure réflexion et réfléchissons-y avec une plus grande intelligence : est-il sensé que des frères s’opposent à des frères à cause de mesquines et vaines querelles de mots parmi vous et que le bien précieux de l’union soit brisé parmi nous, qui nous disputons pour de pareilles vétilles nullement nécessaires, par une divergence d’opinion impie. C’est là chose vulgaire, et plus en accord avec l’irréflexion des enfants que convenant à l’intelligence d’hommes saints et sensés. Ecartons-nous de plein gré des tentations diaboliques. Notre grand Dieu, le Sauveur commun de tous, étendait sa lumière à tous : avec l’aide de sa providence, permettez-moi, à moi le serviteur du Tout-Puissant, de mener jusqu’à son terme cette tâche, de sorte que je vous ramène, vous ses peuples, par ma parole, mon assistance et l’insistance de mon avertissement, à la communion de l’entente. Puisque, comme je l’ai dit, une parmi vous est la foi, une la compréhension de la doctrine qui est la nôtre, et que le commandement de la Loi joint étroitement le tout aux parties qui le composent, dans une disposition d’esprit unique, ce qui a suscité parmi vous la dispute, puisque cela ne concerne pas la signification de l’ensemble de la Loi, que cela ne provoque aucunement parmi vous séparation ni dispute.

Et je ne dis pas cela pour vous forcer à vous accorder totalement sur une question qui serait parfaitement simple, quelle que soit celle-ci, car la chose précieuse qu’est l’union peut être gardée intacte parmi vous et un unique et même accord peut être sauvé entre vous sur tous les sujets, même si dans un cas extrême, le moment venu, une dissension s’élève parmi vous sur un point des plus minimes. Nous ne voulons, ni que tous pensent la même chose sur tous les sujets, ni qu’une seule disposition ou une seule opinion règne parmi nous.

Donc, en ce qui concerne la providence divine, qu’il y ait parmi vous une seule foi, une seule manière de comprendre, un seul accord sur le Tout-Puissant. Ce que vous examinez les uns chez les autres avec un soin minutieux, sur ces points de recherche minimes, même s’il n’y a pas d’accord sur une opinion unique, il convient que cela reste du domaine des réflexions, conservé dans le secret de la pensée. Que le caractère indicible et extraordinaire de l’amitié commune, que la foi dans la vérité et l’honneur qui est dû à Dieu et à la doctrine de la Loi restent chez vous inébranlables.

Revenez donc à l’amitié et à la bienveillance mutuelles, rendez à tout le peuple l’affection qui lui est due, et vous-mêmes, purifiez en quelque sorte vos âmes et reconnaissez-vous à nouveau les uns les autres Plus douce souvent est l’amitié lorsque, après avoir déposé l’inimitié, elle revient à la réconciliation.

Rendez-moi des journées sereines et des nuits sans souci, afin que pour moi aussi soient préservés le plaisir de la pure lumière et une joie tranquille le reste de ma vie. Sinon, il me faudra me lamenter et être constamment accablé par les larmes et ne plus supporter dans le calme la durée de la vie. Car si les peuples de Dieu, je veux dire mes compagnons de service, sont ainsi divisés par une dispute injuste et funeste, comment à l’avenir me sera-t-il possible de me maintenir dans une attitude raisonnable ? Pour que vous compreniez l’excès de mon chagrin sur cette question, écoutez. Alors que je venais d’arriver à Nicomédie, j’étais aussitôt poussé en pensée vers l’Orient. Mais alors que déjà je me hâtais vers vous et qu’une grande partie de moi-même était parmi vous, la nouvelle de cette affaire a fait tourner bride à ma décision, pour que je ne sois pas forcé de voir de mes yeux ce que j’avais pensé impossible de jamais venir à mes oreilles. Ouvrez-moi à l’avenir par votre concorde le chemin de l’Orient que vous m’avez fermé par vos disputes continuelles, accordez-moi vite de vous voir joyeux, vous et tous les autres peuples, et de rendre au Tout-Puissant, par un concert unanime de paroles de louange, l’action de grâces qui lui est due pour votre concorde commune et votre liberté. »

Commentaire

Cette lettre est extrêmement importante, car elle nous révèle les pensées de l’empereur juste avant le concile de Nicée. On notera que Constantin ne prend pas parti dans cette controverse théologique et qu’il invite plutôt les protagonistes à accepter qu’il y ait sur cette question, qu’il juge sans importance, des points de vue divergents au sein de l’Eglise.

Notes

(1) Il s’agit du texte de Proverbes 8 : 22 (LXX).

(2) Socrate de Constantinople, Histoire ecclésiastique, I, 7.

Bibliographie

Socrate de Constantinople, Histoire ecclésiastique, (trad. P. Périchon & P. Maraval), Paris, Cerf, 2004-2007.

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A propos David Vincent 283 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.