La réforme est-elle un retour en arrière ?

Le terme de « réforme » réapparait périodiquement dans l’histoire de l’Eglise. Dans son sens étymologique, il s’agit de « re-former ». On a donc l’idée qu’une chose était bonne à ses débuts, mais qu’elle a été ensuite déformée et qu’il faut donc la « re-former », c’est-à-dire la ramener à son état original, supposé bon.

La réforme protestante

Lorsque l’on parle simplement de la « Réforme », avec un « R » majuscule, on fait référence à la réforme protestante du 16e siècle, qui véhiculait, effectivement cette idée de « re-formation ». Pour les Réformateurs, l’Eglise des origines était le modèle idéal, mais cette Eglise avait été au fil du temps déformée par certaines croyances et pratiques. Le but de la Réforme était donc de revenir à la pureté originelle.

Par la suite, d‘autres mouvements ont estimé que ces premières réformes protestantes (luthérienne ou calviniste notamment) n’avaient pas été jusqu’au bout et qu’il fallait encore « revenir » à un modèle plus proche de l’Eglise apostolique. Encore aujourd’hui, on peut entendre ce genre de discours.

Il me semble cependant que cette idée pose deux problèmes majeurs que j’aimerais vous partager. Un problème historique et un problème théologique.

Une Eglise imaginée et imaginaire

Le premier problème, que j’ai déjà évoqué dans d’autres articles, est que cette idée repose sur une conception non-historique de l’Eglise. L’Eglise idéale que l’on imagine est une Eglise qui n’a jamais existée. Pour dire les choses autrement, on idéalise l’Eglise ancienne.

Pourtant, il suffit de lire les lettres de Paul ou les Actes des apôtres pour se rendre compte que l’Eglise des apôtres était loin d’être une Eglise idéale. Si l’Eglise apostolique avait été aussi idéale qu’on l’imagine, une bonne partie du Nouveau Testament n’existerait tout simplement pas.

Retour en arrière ou progrès ?

Le deuxième problème est théologique. Je pense qu’il y a derrière cette idée une mentalité de « retour en arrière » qui est contraire à la volonté même de Dieu. Tout au long de l’histoire, Dieu éduque l’homme pour faire de lui l’héritier qu’Il attend. Il ne s’agit donc pas de stagner ou de retourner en arrière mais de progresser.

Certes, Jésus en venant sur Terre à apporter la pleine révélation de Dieu, puisqu’Il en était l’image parfaite. Mais je ne pense pas que ses disciples eux-mêmes aient pu prendre pleinement conscience de tout cela. C’est d’ailleurs pour cette raison que Jésus a beaucoup eu recours aux paraboles pour enseigner. Les mentalités de l’époque empêchaient les contemporains de Jésus de saisir toutes les implications et tirer toutes les conséquences de son message. C’est pour cela que Jésus a confié à l’Eglise un dépôt qui est appelé à fructifier et à se développer. L’Eglise doit toujours chercher à mieux connaître Dieu et pour cela mieux comprendre Jésus, ce qu’Il est et ce qu’il a fait.

Le chrétien et la Tradition

Cela pose la question de notre rapport au passé et en particulier aux chrétiens qui nous ont précédés. Je pense qu’il y a deux dangers qui menacent la Tradition authentique : le traditionalisme et l’individualisme.

Le traditionalisme

Le traditionalisme, c’est un rapport mort avec la tradition. C’est confondre fidélité à la Tradition et immobilisme, penser que l’on est fidèle en imitant mécaniquement les chrétiens qui nous ont précédés.

C’est une double erreur, car d’une part cette attitude nous pousse souvent à reconstituer un passé imaginaire et d’autre part en cherchant à être fidèle « à la lettre », on devient souvent infidèle à l’esprit.

On peut prendre un exemple tout simple, celui de la liturgie. Lorsque les premiers missionnaires ont introduit la liturgie dans la langue des peuples qu’ils évangélisaient, ils ont voulu qu’elle soit accessible au peuple. Or, depuis la langue de ces peuples a elle-même évolué. En conservant, la langue utilisée par les premiers missionnaires, on en vient donc à trahir leur intention. Si on veut être fidèle à leur esprit, il faut à nouveau rendre la liturgie compréhensible au peuple.

Individualisme

De son côté, le monde protestant, et particulièrement sa tendance évangélique, est surtout menacé par l’extrême inverse, l’individualisme, même si le traditionalisme n’est pas non plus complétement absent. Cette attitude consiste à négliger l’Eglise, c’est-à-dire les autres chrétiens présents et passés, et penser que l’on peut accéder tout seul à Dieu. Pour cela, on invoque bien souvent l’Esprit-Saint, qui sert simplement d’alibi à notre individualisme. Mais précisément, je ne pense pas que l’Esprit-Saint se révèle à nous, si nous rejetons le Corps. Au contraire, c’est en prenant conscience de la réalité corporative de l’Eglise, que nous pourrons pleinement le laisser travailler en nous.

Un héritage assumé

Face à ces deux attitudes, je préconise une troisième voie que j’ai appelée l’« héritage assumé ». C’est ce que j’essaye d’ailleurs de promouvoir sur ce blog.

Il s’agit d’apprendre à connaitre ce qui a pu être fait par nos Pères et de s’en servir pour poursuivre nos progrès. Cela veut dire que nous prenons soin de comprendre leur pensée et d’en retirer ce qu’elle a de bon, ce qui ne veut pas dire que nous devions les suivre aveuglement. C’est un rapport critique, au sens positif du terme. Un dicton médiéval caractérise parfaitement cette attitude :

« Nous sommes comme des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux. » (Bernard de Chartres)

Conclusion

Ainsi, en tant que chrétien, de confession protestante évangélique, je me sens héritier aussi bien des Pères de l’Eglise, que des théologiens médiévaux ou des Réformateurs et même de leurs successeurs contemporains (catholiques, protestants ou orthodoxes).

C’est en étudiant leurs œuvres avec bienveillance et respect, ce qui n’implique pas une adhésion aveugle, que je peux nourrir ma propre réflexion, et c’est ce que j’essaye de partager avec vous sur ce blog.

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A propos David Vincent 285 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.