L’auteur et le but de l’Apocalypse

Après avoir évoqué la datation de l’Apocalypse, j’aimerais revenir de manière plus approfondie sur la question de l’identité de Jean. Comme je l’avais signalé dans un article précédent, je pense que c’est bien un même Jean qui a écrit les cinq livres johanniques (l’évangile, les trois épîtres et l’Apocalypse), mais que ce Jean n’est pas Jean l’apôtre, mais Jean le Presbytre. En introduction, j’aimerais donc simplement énoncer la thèse que je vais défendre. Ensuite, je présenterai les éléments qui me paraissent appuyer cette position.

Thèse

Je pense que Jean le Presbytre est un ancien prêtre du Temple de Jérusalem qui a été renvoyé du sacerdoce parce que ses collègues ont découvert qu’il était devenu disciple de Jésus. Le livre de l’Apocalypse a été écrit suite à ce renvoi pour annoncer la destruction du Temple et la fin du système religieux en vigueur sous l’Ancienne Alliance.

Les sources

Le premier point important est de partir des sources historique. Or, nous avons justement un texte très clair qui affirme que Jean, qui a reposé sur la poitrine de Jésus, était prêtre :

«Nous célébrons donc avec exactitude le Jour, sans ajouter ni retrancher. En effet, c’est en Asie que se sont couchés de grands astres, qui ressusciteront au jour de l’avènement du Seigneur, quand il viendra du Ciel avec gloire et qu’il recherchera tous les saints : Philippe, l’un des douze apôtres, repose à Hiérapolis avec ses deux filles qui ont vieilli dans la virginité ; son autre fille, qui a vécu dans le Saint-Esprit, repose à Ephèse ; et encore Jean, qui a reposé sur la poitrine du Seigneur, et qui est devenu prêtre portant la lame d’or, témoin et docteur de la foi ; celui-ci repose à Ephèse ; Polycarpe de Smyrne, évêque et martyr ; et Thraséas d’Euménie, évêque et martyr ; il repose à Smyrne. » (1)

Ce texte se place dans le cadre d’une controverse entre Polycrate et l’évêque de Rome sur la date de Pâques. Je reparlerai de ce conflit dans un autre article. Ici, j’aimerais simplement insister sur la mention de Jean. Polycrate parle clairement d’un Jean, qui a reposé sur la poitrine du Seigneur et qui a été prêtre, « portant la lame d’or ». Cela veut donc dire que pour Polycrate, l’auteur du quatrième évangile, le disciple bien-aimé est un Jean qui a été prêtre.

Cette source, trop souvent négligée, est pourtant extrêmement précieuse. En effet l’auteur est un évêque du deuxième siècle très bien renseigné, puisqu’il est le responsable de l’Eglise d’Ephèse. Par ailleurs, il nous donne aussi quelques informations biographiques le concernant :

« Et moi aussi, Polycrate, le plus petit de vous tous, je me conforme à la tradition de mes parents, ayant pris la suite de quelques-uns d’entre eux. Sept de mes parents ont été évêques, je suis le huitième, et toujours mes parents ont observé le jour où le peuple d’Israël s’abstenait du levain. Moi donc, frères, qui ai soixante-cinq ans dans le Seigneur, qui suis en relation avec les frères du monde entier et qui ai lu toute la Sainte-Ecriture, je ne suis pas effrayé par ceux qui cherchent à m’émouvoir, car de plus grand que moi ont dit : « Il veut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ». (2)

Polycrate a donc au moins 65 ans, et peut-être plus puisqu’il précise « dans le Seigneur ». Cela veut dire que s’il se considère comme chrétien depuis sa naissance, il a 65 ans, mais s’il considère qu’il est devenu chrétien plus tard, vers 10 ou 20 ans par exemple, cela peut renvoyer à un âge encore plus avancé. Quoiqu’il en soit, puisqu’il écrit cela sous l’épiscopat de Victor (189-199), cela veut dire qu’il est au plus tard né dans les années 130, probablement dans les années 120, voire à la fin des années 110.

Par ailleurs, il est issu d’une famille chrétienne qui a déjà donné de nombreux responsables d’Eglise, il cite « sept évêques comme parents », et a qui a donc vraisemblablement été en contact direct avec le Jean qui est mentionné et d’autres disciples du Seigneur ou compagnons apostoliques. Nous avons donc de bonnes raisons de prendre au sérieux ce texte.

Dans le passé, ce texte a été trop souvent négligé car la tradition chrétienne majoritaire assimilait le disciple bien-aimé à Jean l’apôtre. De ce fait, l’information paraissait tout simplement impossible. Pourtant, si nous prenons soin de distinguer les deux personnes, nous verrons que cette source peut être confirmée par de nombreux indices. D’ailleurs, dans le texte lui-même, il semble bien que Jean ne soit pas un des douze apôtres. Si Jean, le disciple bien aimé avait été un des douze, il est probable qu’il aurait été cité avant Philippe ou qu’au moins Polycrate l’aurait précisé.

En complément, rappelons aussi le texte de Papias d’Hiérapolis, qui distinguait deux Jean :

« Si quelque part arrivait quelqu’un qui avait vécu dans la compagnie des presbytres, je m’informais des paroles des presbytres : ce qu’ont dit André ou Pierre, ou Philippe, ou Thomas, ou Jacques, ou Jean, ou Matthieu, ou quelque autre des disciples du Seigneur; et ce que disent Aristion et le presbytre Jean, disciples du Seigneur » (3)

Nous allons maintenant voir que de nombreux indices internes peuvent confirmer ces propos.

L’identité du disciple bien-aimé

Commençons par l’évangile de Jean. Celui-ci provient du « disciple bien-aimé ». Longtemps la tradition chrétienne a identifié ce disciple à Jean l’apôtre, le fils de Zébédée et le frère de Jacques. Mais, aujourd’hui, de plus en plus d’exégètes s’accordent sur le fait que cet évangile ne peut pas provenir de l’apôtre Jean. Certains essayent de trouver d’autres candidats pour le disciple bien-aimé, d’autres se contentent d’un portrait robot. Ainsi Oscar Cullman, après avoir minutieusement étudié l’évangile conclut que le disciple bien aimé, ne peut pas être Jean l’Apôtre. Mais il le laisse dans l’anonymat.

De mon côté, tout en partageant ses observations et ses conclusions, je pense que l’on peut aller plus loin et identifier ce disciple à Jean le Presbytre, comme l’ont fait avant moi Jean Colson, Jacqueline Genot-Bismuth.

« Portrait robot » du disciple bien-aimé

Tout d’abord, il faut noter que l’auteur du quatrième évangile a une très bonne connaissance de Jérusalem, aussi bien de la topographie que des habitudes. En revanche, il ne semble pas du tout connaître la Galilée.

Par ailleurs, ce disciple est aussi en relation avec les milieux sacerdotaux :

« Simon Pierre, avec un autre disciple, suivait Jésus. Ce disciple était connu du souverain sacrificateur, et il entra avec Jésus dans la cour du souverain sacrificateur; mais Pierre resta dehors près de la porte. L’autre disciple, qui était connu du souverain sacrificateur, sortit, parla à la portière, et fit entrer Pierre. » (Jean 18 : 15-16).

On peut aussi signaler qu’il donne le nom du serviteur blessé par Pierre, Malchus (Jean 18 : 10), qu’il rapporte les entretiens secrets entre Jésus et Nicodème (Jean 3), et qu’il semble être au courant des délibérations qui ont lieu parmi les responsables religieux (Jean 7). La mention récurrente de Nicodème (Jean 3, 7 et 19) pourrait être un indice témoignant du fait que ce disciple connaissait bien Nicodème. Si mon hypothèse est juste, il se trouvait d’ailleurs dans une situation semblable, puisque comme Nicodème, il croyait à Jésus, mais dissimulait cela à ses proches.

De même, toutes les réflexions théologiques de cet évangile sont assez proches des milieux réformistes et on trouve des parallèles à Qumran, ce qui semble conduire vers un auteur lettré plutôt que vers un pêcheur de Galilée.

Autre détail, intéressant le « disciple bien aimé » n’a pas osé rentrer dans le tombeau :

« Le premier jour de la semaine, Marie de Magdala se rendit au sépulcre dès le matin, comme il faisait encore obscur; et elle vit que la pierre était ôtée du sépulcre. Elle courut vers Simon Pierre et vers l’autre disciple que Jésus aimait, et leur dit: Ils ont enlevé du sépulcre le Seigneur, et nous ne savons où ils l’ont mis. Pierre et l’autre disciple sortirent, et allèrent au sépulcre. Ils couraient tous deux ensemble. Mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre, et arriva le premier au sépulcre; s’étant baissé, il vit les bandes qui étaient à terre, cependant il n’entra pas. » (Jean 20 : 1-5).

Or, les prêtres étaient soumis à des règles de pureté plus strictes que les simples laïcs.

En dehors de l’évangile, dans deux épîtres, Jean se présente comme « le presbytre ». Or, le titre de « presbytre » attribué à Jean peut renvoyer à cette fonction sacerdotale, puisque les « presbytres » pouvaient désigner les prêtres.

Enfin, si Jean le presbytre était l’auteur de l’évangile, on comprend facilement qu’on ait pu ensuite l’attribuer à Jean l’Apôtre. Deux personnages portant le même nom peuvent facilement être confondus.

Le calendrier johannique

Un autre élément qui peut appuyer l’origine sacerdotale de Jean est le calendrier utilisé dans l’évangile de Jean. En effet, une comparaison minutieuse entre les synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) et Jean montre que les évangiles ne suivent pas le même calendrier.

Comment expliquer cette différence ? On sait qu’il existait différents calendriers judéens à l’époque de Jésus. Les pharisiens avaient réussi à imposer leur système de calcul et leur calendrier était donc majoritairement suivi par la population. Toutefois, il existait des systèmes concurrents, notamment chez les sadducéens et probablement aussi chez les esséniens. Or, les prêtres de Jérusalem étaient à cette époque majoritairement sadducéens. Cette différence de calendrier peut donc s’expliquer par le fait que Jean suit le calendrier sadducéen.

Le martyre de Jean

A côté de ces éléments internes, on peut aussi évoquer la tradition du martyre de Jean. L’auteur des livres johanniques semble être mort assez tardivement, comme l’atteste la fin de l’évangile et les différentes informations historiques émanant des Pères de l’Eglise. A cause de la confusion évoquée, il s’est assez vite imposé dans l’Eglise l’idée que l’apôtre Jean n’était pas mort en martyr mais avait vécu jusqu’à un âge avancé. Or, on constate que parallèlement à cela, il y a aussi toute une tradition qui atteste d’un martyre (précoce) de l’apôtre.

A l’époque contemporaine, il a fallu attendre la fin du 19e et le début du 20e siècle pour que le débat soit ré-ouvert. Parmi les exégètes qui ont contribué à cette réouverture, on peut citer un exégète allemand du nom de Julius Wellhausen. Celui-ci est surtout connu pour son travail sur le Pentateuque, puisqu’il est un des grands promoteurs de la « théorie documentaire », que je présenterai dans d’autres articles. Toutefois, il a aussi travaillé sur le Nouveau testament et dans son commentaire sur l’évangile de Marc, il fait remarquer que le verset de Marc 10 : 39 implique que Jean soit aussi mort en martyr.

« Les fils de Zébédée, Jacques et Jean, s’approchèrent de Jésus, et lui dirent: Maître, nous voudrions que tu fisses pour nous ce que nous te demanderons. Il leur dit: Que voulez-vous que je fasse pour vous? Accorde-nous, lui dirent-ils, d’être assis l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, quand tu seras dans ta gloire. Jésus leur répondit: Vous ne savez ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je dois boire, ou être baptisés du baptême dont je dois être baptisé? Nous le pouvons, dirent-ils. Et Jésus leur répondit: Il est vrai que vous boirez la coupe que je dois boire, et que vous serez baptisés du baptême dont je dois être baptisé; mais pour ce qui est d’être assis à ma droite ou à ma gauche, cela ne dépend pas de moi, et ne sera donné qu’à ceux à qui cela est réservé » (Marc 10 : 35-40)

Plus récemment, le P. Marie-Emile Boismard a repris le dossier et a proposé une étude synthétique dans laquelle il apporte aussi de nouveaux éléments.

Se basant notamment sur l’étude de martyrologes gallicans, datant du 7e siècle, il remonte la filière vers la Cappadoce et Jérusalem et montre qu’au 4e siècle, ces Eglises commémoraient le martyre de l’apôtre Jean.

Même s’il faut être prudent avec les sources martyrologiques, le. P. Boismard conclut que nous avons de bonnes raisons de penser que Jean l’apôtre soit bien mort en martyr. Les deux Jean ayant, dès la fin du 2e siècle, tendance à être confondus, on a fini par attribuer la longévité du presbytre à Jean l’apôtre. Cette confusion est certainement liée au fait que le disciple bien aimé, qui semble effectivement avoir vécu longtemps, était désormais assimilé à Jean l’apôtre.

Le Temple et l’Apocalypse

Enfin, dernier point, on peut souligner que ce n’est pas seulement l’évangile, mais aussi l’Apocalypse qui présente un caractère sacerdotal marqué. En effet, toute l’Apocalypse est construite autour du Temple et de sa liturgie.

En introduction, notons que contrairement à ce que l’on dit habituellement, l’Apocalypse s’intègre dans un contexte judéen. Les ennemis de Jean ne sont pas des païens, et encore moins des Romains, mais bien des Judéens : « la synagogue de Satan »(Apocalypse 2 : 9 et 3 : 9).

Ajoutons, que lorsque Jean évoque les martyrs parmi les Eglises d’Asie Mineure, il ne peut donner qu’un seul nom : Antipas. Ce constat colle mal avec le soi-disant contexte de persécution romaine si souvent invoqué. En réalité, l’Apocalypse doit être lue dans le cadre d’une polémique intrajudéenne.

Concernant le Temple, celui-ci apparaît dès la première vision, après les lettres aux sept Eglises et revient tout au long du texte. C’est bien le Temple céleste qui est au cœur de l’Apocalypse. On peut noter par exemple les vingt-quatre vieillards qui renvoient aux 24 classes sacerdotales, ou encore l’omniprésence du chiffre sept qui est caractéristique de la littérature sacerdotale.

Surtout, il faut insister sur la pointe finale :

« Et il me transporta en esprit sur une grande et haute montagne. Et il me montra la ville sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel d’auprès de Dieu, ayant la gloire de Dieu. Son éclat était semblable à celui d’une pierre très précieuse, d’une pierre de jaspe transparente comme du cristal. (…) Je ne vis point de temple dans la ville; car le Seigneur Dieu tout-puissant est son temple, ainsi que l’agneau. » (Apocalypse 21 : 10-11 et 22).

Jean a été renvoyé du Temple à cause de son adhésion au Messie, mais voilà qu’il annonce à ces mêmes collègues que tout cela est vain car Dieu Lui-Même n’a pas besoin d’un Temple terrestre.

Ces propos font d’ailleurs échos à un passage de son évangile. Les trois évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) ont conservé le discours de Jésus annonçant la destruction du Temple de Jérusalem. Jean, qui écrit probablement après 70, ne l’a pas fait. En revanche, il insère à la place un autre discours qui vient appuyer cette disparition du Temple :

« Femme, lui dit Jésus, crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous adorez ce que vous ne connaissez pas; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Judéens. Mais l’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité; car ce sont là les adorateurs que le Père demande. Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité. » (Jean 4 : 21-24).

Dans ce passage, Jésus affirme clairement l’inutilité prochaine du Temple terrestre, faisant ainsi écho à la vision finale de l’Apocalypse où la Jérusalem céleste qui descend n’a pas de Temple.

Conclusion

En conclusion, j’aimerais reprendre ce que je disais au début. Je pense que Jean le Presbytre était un ancien prêtre du Temple de Jérusalem, qui était, comme Nicodème ou Joseph d’Arimathée, un disciple secret de Jésus. Lorsque ses collègues ont découvert cela, il a été renvoyé de son sacerdoce.

Après son renvoi, peut-être dans les années 40, plus probablement dans les années 50 ou au début des années 60, il a composé l’Apocalypse pour annoncer la destruction du système religieux de l’Ancienne Alliance. Le but est double : dénoncer la corruption de ce système et proclamer le jugement de Dieu, mais aussi avertir les croyants pour que ceux-ci se mettent en sécurité. Je développerai ce point dans un prochain article.

Notes

(1) Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, 24, 2-4.

(2) Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, 24, 6-7.

(3) Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, III, 39, 4.

A propos David Vincent 285 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.