La législation religieuse de Constantin

En 312, l’empereur Constantin se convertit au christianisme. Cet événement est d’autant plus surprenant que le christianisme sortait à peine de la plus dure persécution de son histoire au sein de l’Empire romain.

Toutefois, cette conversion a par la suite suscité beaucoup de fantasmes et de légendes. On confond souvent la conversion personnelle de Constantin et l’imposition du christianisme comme religion d’Etat. Par ailleurs, on attribue aussi à Constantin toutes sortes de modifications bien éloignées de la réalité (invention de la Trinité, hiérarchisation de l’Eglise, etc.)

Dans cet article, je vous propose donc de faire un point sur les lois réellement promulguées par Constantin concernant les questions religieuses.

Avant de commencer, rappelons que jusqu’en 324, Constantin n’était pas le seul empereur, mais qu’il gouvernait avec un autre empereur, Lucinius, qui est toujours resté païen. Par ailleurs, rappelons aussi qu’après Constantin ses successeurs n’ont pas nécessairement adhéré à la même confession chrétienne que lui, puisqu’il y a eu plusieurs empereurs ariens (la confession religieuse condamnée au concile de Nicée) et même un empereur païen (Julien dit l’Apostat).

Enfin, Constantin lui-même avait une position ambiguë vis-à-vis de l’arianisme. A la fin de sa vie, il a d’ailleurs été baptisé par Eusèbe de Nicomédie, un évêque qui ne manquait pas de sympathie envers Arius.

Dans cet article, je classerai les mesures religieuses de Constantin en trois catégories. Celles concernant le christianisme, celles concernant le paganisme et celles concernant le judaïsme.

Concernant le christianisme

La première mesure religieuse de Constantin est d’accorder aux chrétiens la liberté de vivre. Auparavant, le simple fait d’être chrétien était passible de la peine de mort. Bien sûr, les chrétiens n’étaient pas systématiquement poursuivis et certains étaient mêmes connus des empereurs et proches du pouvoir. Toutefois, à tout moment ils pouvaient être arrêtés et exécutés simplement parce qu’ils se disaient chrétiens. Après la conversion de Constantin, les chrétiens jouissent pour la première fois d’une véritable existence légale au sein de l’Empire.

Par la suite, plusieurs avantages sont accordés à la Grande Eglise : immunité personnelle du clergé, reconnaissance de la juridiction épiscopale, des affranchissements dans l’église, du repos dominical et de la capacité successorale des églises.

Dans l’Empire romain, les citoyens devaient normalement accomplir un certain nombre de charges publiques. L’immunité personnelle du clergé signifie que les clercs chrétiens ne sont pas obligés d’accomplir ces tâches. Cette mesure n’est cependant pas unique et doit être replacée dans son contexte historique. Il semble en réalité que Constantin ait simplement étendu aux clercs chrétiens de la Grande Eglise, un privilège dont bénéficiaient déjà les prêtres païens.

La deuxième loi permet aux chrétiens d’être jugés par un évêque plutôt que par un tribunal civil. Là encore, rien d’inédit du point de vue du droit romain, puisque les juifs bénéficiaient du même privilège.

La troisième loi offre la possibilité d’affranchir un esclave au sein de l’Eglise. Mais là encore, il ne s’agit que d’une extension d’un droit qui existait déjà au sein de l’Empire. Par ailleurs, les communautés juives pratiquaient aussi l’affranchissement à la synagogue.

La quatrième loi permet aux Eglises d’être désignées comme héritières dans les testaments. Parmi toutes ces lois, c’est la plus avantageuse, puisqu’elle pouvait être source d’un grand enrichissement. Elle est par ailleurs spécifique à la Grande Eglise.

Enfin, il est possible que Constantin ait fait du dimanche un « jour férié ».

Concernant le paganisme

Concernant le paganisme, Constantin interdit certaines pratiques. Toutefois, les motifs de ces interdictions ne sont pas religieux et on peut retrouver des interdits similaires chez les empereurs païens.

Le meilleur exemple est celui de la magie. D’un point de vue chrétien, toute magie est interdite. Or Constantin, n’interdit que la « mauvaise » magie, celle destinée à faire du mal, mais autorise la magie thérapeutique (destinée à soigner).

Même chose pour l’haruspicine. Là encore, d’un point de vue chrétien toute forme d’haruspice devrait être interdite. Or, Constantin n’interdit que l’haruspicine privée par crainte des complots. Preuve là encore, que cette décision n’est pas religieuse mais politique et des empereurs païens ont pu et auraient pu prendre des décisions semblables.

Enfin, il est possible que Constantin ait limité certains sacrifices sanglants, mais les textes sont confus. Toutefois, il faut noter, encore une fois, que cette attitude n’est pas spécifiquement chrétienne mais doit plutôt être replacée dans une évolution des mentalités, puisque cette opposition aux sacrifices sanglants se retrouve aussi chez certains auteurs païens.

Concernant le judaïsme

Les clercs juifs, comme les clercs chrétiens, bénéficient de l’immunité évoquée plus haut.

Une autre loi interdit aux juifs de faire circoncire leurs esclaves d’une autre religion. Mais là encore, cette pratique de conversion forcée avait déjà été interdite par un empereur païen (Antonin).

Enfin, certaines sources évoqueraient le fait que Constantin ait interdit aux juifs d’avoir des esclaves chrétiens. Néanmoins, sur ce point, les témoignages sont contradictoires.

Enfin, une constitution protège les juifs convertis au christianisme de leurs anciens coreligionnaires.

Conclusion

En conclusion, on peut dire que la conversion de Constantin a entrainé des changements importants pour les chrétiens. Le plus important est que leur existence même n’était plus hors-la-loi, mais qu’ils étaient désormais des citoyens comme les autres.

Il serait par ailleurs exagéré de prétendre que Constantin ait été totalement neutre et certaines lois promulguées plus tardivement ont sans aucun doute avantagé la grande Eglise vis-à-vis d’autres confessions religieuses.

Toutefois, il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse et il est nécessaire d’insister sur le fait que Constantin n’a jamais fait du christianisme une religion d’Etat… loin de là.

Si au fil du temps, la Grande Eglise a pu recevoir certains privilèges, la plupart de ceux-ci n’étaient pas sans analogie avec ceux dont bénéficiaient déjà d’autres religions (judaïsme et paganisme particulièrement). Par ailleurs, les non-chrétiens ou les dissidents n’ont jamais été réellement persécutés.

Après sa mort, des empereurs d’autres confessions règneront et on constatera qu’effectivement le politique se mêlera de plus en plus des affaires religieuses.

Toutefois ces dérives postérieures ne peuvent pas être imputées à Constantin. Lorsque les empereurs chrétiens commenceront à utiliser la force politique pour lutter contre le paganisme, des auteurs païens prendront d’ailleurs Constantin comme symbole de tolérance pour appeler les empereurs chrétiens de leurs temps à agir de la même façon.

A propos David Vincent 202 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.
  • Pingback: Le concile de Nicée (1) : Credo et canons - Didascale()

  • Bonjour David

    A partir de quel moment alors peut-on dire que le christianisme est devenu religion d’Etat selon toi ?

    • Bonjour Jorel,
      C’est en 380 avec l’édit de Thessalonique (sous le règne de Théodose Ier).

      • Jorel

        Effectivement, ça se vérifie clairement, merci!
        Il y semble donc qu’il y ait une mythologie abusive sur la supposé trahison de Constantin avec l’esprit du christianisme primitif…

        • Bonjour Jorel,

          Effectivement, je ferai d’autres articles pour compléter cela, mais l’influence de Constantin sur le christianisme est en réalité bien moins grande qu’on le pense habituellement.

          La plupart des mesures ou des changements qu’on lui attribue ont été faits avant ou après lui, et même parmi les décisions prises à son époque, il n’a eu une influence que très limitée.

          Constantin était avant tout un homme politique qui se souciait de la stabilité de son Empire.

      • Jorel

        En fait je reviens un peu sur mon dernier commentaire…
        Suite au Concile de Nicée, Constantin a tout de même envoyé des lettres aux chrétiens les forçant d’adhérer aux conclusions du concile (en ce qui concerne les positions prises sur la doctrine de l’arianisme notamment), sous peine de châtiment. C’est de lui également que naît je crois l’idée « d’infaillibilité du Magistère ».

        Avec l’appui politique (armée) de l’empereur, on peut donc dire que c’est avec Constantin que né un christianisme totalitaire (même si ce n’est que pour ceux qui se réclament du christianisme)

        Même si je crois que ses intentions n’étaient pas mauvaises (il voulaient avant tout l’unité de l’Eglise et de l’Empire!), je crois donc que Constantin a perverti le christianisme, ou en tout cas que la Grande Eglise s’est pervertie bénéficiant de son appui politique.

        • Bonjour Jorel,

          Désolé pour mon temps de réponse. Tu soulèves une question tout à fait intéressante (en tout cas qui moi m’interesse beaucoup 🙂 ).

          Je pense qu’il faut aussi tenir compte du contexte.
          Ce sont surtout les évêques qui poussaient Constantin dans ce sens et lui a été au contraire très modéré.
          D’ailleurs à la fin de sa vie, il a rappelé Arius d’exil et il a au contraire condamné des évêques nicéens un peu trop zélés.

          On ne peut pas demander à un homme de l’Antiquité d’avoir les mêmes réactions que nous. Mais je pense que par rapport à son époque, il a fait preuve de beaucoup de modération.

          Je comprends ce que tu veux dire, mais je ne pense pas que ce soit Constantin qui ait perverti l’Eglise. Je pense que la vraie perversion vient plutôt de l’esprit querelleur de certains (beaucoup) de chrétiens qui ne supportent pas des opinions différentes et veulent absolument condamner les gens.

          Au départ, tous les chrétiens étaient d’accords sur les points fondamentaux, mais acceptaient aussi qu’il y ait des divergences sur le reste. On le voit très bien avec Origène.

          Cependant, progressivement, au fil du temps, les chrétiens ont de moins en moins accepté les divergences d’opinions et c’est cela qui a créé les schismes, les querelles, etc.

          C’est pour cela que je suis personnellement pour en revenir à un « christianisme confessant ». C’est-à-dire être d’accord sur les fondamentaux, mais accepter qu’on puisse être en désaccord sur d’autres points sans pour autant se diviser, etc.

        • Jonathan

          Bien que je sois en accord sur le fond (l’esprit querelleur des chrétiens est le problème), deux points de ta réponse me semblent discutables.

          Quelles sont tes sources historiques pour affirmer que Constantin a été « poussé par les évêques » à appliquer par la force la formulation de Nicée ?

          La résolution doctrinale est certes l’oeuvre du concile et il ne fait aucun doute que certains participants voulaient faire taire Arius et destituer les évêques de son camp, mais c’est Constantin lui-même qui a pris la décision supplémentaire d’exiler les évêques déchus et de détruire tous les écrits ariens. Bref, une application bien autoritaire.

          Sans oublier que le concile avait été convoqué par Constantin lui-même dans le but de régler la controverse arienne et d’unifier l’Eglise.

          Par ailleurs, s’il a rappelé Arius de son exil et destitué certains évêques pro-nicéens, c’est davantage parce qu’il était lui-même ballotté au gré des disputes christologiques incessantes qui se sont poursuivis après Nicée et non par esprit de bienveillance ou de modération (cf toute la séquence 326-337).

          Comme le dit Jorel, c’est aussi avec Constantin et Nicée que naît le concept de « concile oecuménique » proclamant une formulation doctrinale auquelle l’ensemble de la chrétienté est sommée d’adhérer sous peine de représailles impériales.