Les évangéliques face à la tentation du complotisme

Dans un article précédent, j’ai recensé un livre écrit par un militant sunnite qui s’interrogeait sur les causes du complotisme musulman. En tant que chrétien, j’aimerais dans cet article me poser la même question pour le monde protestant évangélique. Je commencerai par définir les termes, puis je présenterai les quatre raisons qui expliquent, selon moi, le succès du complotisme dans certaines franges du monde évangélique. J’exposerai ensuite les conséquences de cette croyance sur la vie chrétienne, avant de terminer en proposant ce qui me paraît être le « remède » à ce problème.

Définitions

Le protestantisme évangélique est un des deux grands courants issus des Réformes protestantes du XVIe siècle. Historiquement, il se distingue par deux critères : le baptême des croyants (refus du pédobaptisme) et le refus d’une religion nationale (séparation de l’Eglise et de l’Etat). Comptant quelques millions d’adeptes au début du XXe siècle, le protestantisme évangélique est sans aucun doute le courant religieux qui a connu au cours de ce siècle, et connaît encore actuellement, le plus fort taux de croissance, puisque les dernières estimations font état d’environ 610 millions de fidèles.

Le terme de complotisme est plus délicat à définir. Tout au long de l’histoire, il y a eu de nombreux complots dirigés par des sociétés plus ou moins secrètes. Toutefois, le complotisme désigne l’idée selon laquelle un complot mondial géant serait orchestré par un groupe précis (le Vatican, les Illuminatis, les sionistes, etc.) en vue de dominer le monde. Toute la réalité (histoire et/ou l’actualité) est relue à travers ce prisme et les adeptes de cette croyance contestent constamment les « versions officielles » des différents évènements et proposent leur propre version. L’exemple le plus célèbre est celui du 11 septembre. La version officielle considère qu’il s’agit là d’une attaque terroriste perpétrée par un groupe de djihadistes, tandis que la version complotiste estime qu’il s’agit au contraire d’un coup monté par la C.I.A pour justifier des interventions américaines en Orient.

Ces thèses complotistes sont particulièrement populaires dans certains cercles idéologiques, parmi lesquels certaines franges du monde évangélique.

Les raisons

Il faut donc maintenant répondre à la question suivante : Pourquoi certains évangéliques sont-ils si facilement séduits par le complotisme ?

Je vois à cela quatre raisons principales que je passerai brièvement en revue.

Une lecture concordiste des prophéties bibliques

La première raison est que beaucoup d’évangéliques ont une lecture concordiste des textes bibliques. Ils lisent les prophéties bibliques et cherchent à faire correspondre ces prophéties avec les évènements qu’ils vivent eux-mêmes actuellement. Une telle attitude n’est pas nouvelle, elle existe depuis 1900 ans au sein du christianisme, mais est particulièrement répandue dans le monde évangélique actuel.

Cette lecture est particulièrement populaire car elle donne l’impression, à ceux qui y adhèrent, de dominer le monde. Beaucoup d’évènements peuvent faire peur, les relier aux prophéties bibliques est un moyen de se rassurer. Le concordisme est donc avant tout une source de réconfort.

Une vision pessimiste de l’avenir

La deuxième raison, qui est liée à la première, est que la plupart des évangéliques ont une vision pessimiste de l’avenir. Ils sont persuadés que le monde va de plus en plus mal et que tout cela n’ira qu’en empirant jusqu’au retour de Jésus.

Toutes les mauvaises nouvelles (vraies ou fausses) sont propagées (et amplifiées) par les réseaux évangéliques spécialisés dans l’eschatologie, car ceux-ci considèrent que toutes ces mauvaises nouvelles sont justement des preuves que Jésus revient bientôt.

Alors que Jésus demande aux chrétiens d’annoncer le Royaume de Dieu, ceux-ci préfèrent souvent annoncer le Royaume du diable. Au lieu de regarder à Jésus, beaucoup de chrétiens regardent le plus souvent au diable.

Comme pour la raison précédente, cette vision pessimiste est (paradoxalement) un moyen de se rassurer. L’actualité peut nous faire peur, mais si nous pensons que toutes ces mauvaises nouvelles font parties du plan de Dieu, alors nous n’avons plus à nous inquiéter, il suffit d’attendre. Nous pouvons même nous réjouir en criant « Jésus revient bientôt ! ».

Evangelisme et complotisme 2

Un providentialisme « déresponsabilisateur »

La troisième raison le providentialisme. On pense que Jésus va revenir pour résoudre tous les problèmes. Cette erreur a comme principal « avantage » de libérer les chrétiens de toutes leurs responsabilités. Puisque de toute façon les choses vont s’empirer, à quoi bon agir ? Au contraire, la détérioration du monde est perçue comme une preuve de la véracité des prophéties bibliques (sic) et un signe de la fin des temps … ce qui constitue donc une bonne nouvelle pour les chrétiens !

Pas besoin de changement(s), attendons tranquillement que les catastrophes arrivent et que Jésus revienne.

Le rejet de l’évolutionnisme

La quatrième raison n’est plus directement liée à l’eschatologie et pourrait surprendre les lecteurs : quel rapport entre Darwin et le 11 septembre ?

En réalité, je pense qu’il y a un lien très étroit entre les différents courants qui proposent des « vérités alternatives » face à la « vérité officielle ». En refusant la théorie de l’évolution, qui fait pourtant l’objet d’un consensus universitaire, les fixistes (partisans d’une création fixe) jettent le discrédit sur les institutions officielles. Or un tel discrédit ne peut qu’encourager le complotisme. Si tous les universitaires mentent et/ou se trompent et si les médias, les politiques et tous les gouvernements officiels relaient ce mensonge, comment peut-on leur accorder la moindre confiance ? Ne faut-il pas plutôt croire tous ceux qui relayent des « vérités alternatives » ? Par ailleurs, pour certains, la théorie de l’évolution fait elle-même partie du complot mondial.

Conséquences

J’en viens maintenant à une deuxième question. Quelles sont les conséquences de la croyance complotiste ? J’en vois deux principales.

Décrédibiliser le message de l’Evangile

En adhérant à toutes ces thèses farfelues, le chrétien contribue à décrédibiliser l’Evangile, surtout lorsqu’il associe explicitement les thèses complotistes avec ses propres convictions bibliques.

Il suffit de visiter les sites évangéliques spécialisés sur les questions d’eschatologie pour se rendre compte de la confusion qui règne. Les chrétiens qui reprennent et diffusent ces idées entachent le christianisme et se discréditent eux-mêmes auprès de leur entourage.

Pousser à l’attentisme

La deuxième conséquence a déjà été évoquée précédemment. Cette vision complotiste pousse les chrétiens à l’attentisme (du verbe « attendre »).

Le raisonnement est le suivant : Puisque tout va mal, de plus en plus mal, et que ce mal a été prévu par la Bible, nous ne pouvons rien faire contre cela. Nous n’avons donc plus qu’à laisser se monde se détruire en attendant le retour de Jésus.

Voilà exactement l’attitude contraire aux commandements de Jésus. Alors que Jésus nous demande d’être le sel de la Terre et la lumière du monde, le chrétien se replie dans son Eglise-forteresse (ou Eglise-bunker au choix) en attendant le retour de Jésus, qu’il pense imminent.

Conclusion : quel remède ?

En dehors du dernier point qui est une question scientifique, et pour lequel je ne peux que conseiller la lecture du site Science et foi, je pense que les trois premiers points touchent tous, d’une manière ou d’une autre, à la question de l’eschatologie. La question centrale est la suivante : Quelle est notre doctrine de la fin des temps ? Comment envisageons-nous l’avenir ?

Tant que les chrétiens auront une vision pessimiste de l’avenir, issue de l’eschatologie futuriste, le complotisme prospérera en leur sein. Seul un changement radical de vision peut définitivement déraciner le complotisme.

Pour ceux et celles qui souhaitent découvrir une autre vision de la fin des temps, je vous encourage à lire ma série sur la fin des temps où je présente une eschatologie optimiste (aussi appelée « prétérisme »).

 

 

 

A propos David Vincent 283 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.