Les juges

Après la sortie d’Egypte, il devenait nécessaire d’organiser la vie du peuple d’Israël. A l’origine, Dieu ne voulait pas que celui-ci soit dirigé par un roi, mais par des juges. Je présenterai donc ces juges avant d’aborder une question délicate, celle de la violence de cette période (génocides, sacrifices humains, etc.) qui peut nous choquer.

 Les juges

Les juges sont institués par Moïse lui-même sur le conseil de son beau-père Jethro. Il est intéressant de relever l’attitude de Moïse, lui qui a été un si grand prophète, si proche de Dieu et qui a réalisé tant de miracles. Il aurait très bien pu, en raison de tout cela, considérer qu’il n’avait certainement plus rien à apprendre de qui que ce soit, tout du moins d’aucun humain. Et pourtant il prend le temps d’écouter son beau-père et accepte son conseil.

Les sources

La période des juges qui s’étend sur à peu près 450 ans, comme nous le rappelle l’apôtre Paul (Actes 13 : 20), nous est connue par trois livres : Josué, Juges et Ruth, auxquels on peut ajouter le début du Livre de Samuel, sans compter les sources extra-bibliques (archéologie, etc.).

 Le livre de Josué 

Ce livre porte le nom du héros principal Josué fils de Nun. C’est le successeur de Moïse et c’est lui qui doit mener Israël à la conquête du pays de Canaan :

 « Moïse adressa encore ces paroles à tout Israël : Aujourd’hui, leur dit-il, je suis âgé de cent vingt ans, je ne pourrai plus sortir et entrer, et l’Eternel m’a dit : Tu ne passeras pas ce Jourdain. L’Eternel, ton Dieu, marchera lui-même devant toi, il détruira ces nations devant toi, et tu t’en rendras maître. Josué marchera aussi devant toi, comme l’Eternel l’a dit. » Deutéronome 31 : 1-3

Tout le livre nous raconte justement les étapes de la conquête et se termine à la mort de Josué :

« Après ces choses, Josué, fils de Nun, serviteur de l’Eternel, mourut, âgé de cent dix ans. On l’ensevelit dans le territoire qu’il avait eu en partage, à Thimnath-Sérach, dans la montagne d’Ephraïm, au nord de la montagne de Gaasch. Israël servit l’Eternel pendant toute la vie de Josué, et pendant toute la vie des anciens qui survécurent à Josué et qui connaissaient tout ce que l’Eternel avait fait en faveur d’Israël. » Josué 24 : 29-31

Toutefois au moment de sa mort, la conquête n’est pas pleinement achevée. La Terre Promise est encore occupée par de nombreux peuples, et même sur les territoires conquis des ennemis subsistent.

Le livre des Juges

Le deuxième livre commence de manière positive, puisqu’à la mort de Josué, les fils d’Israël consultent l’Eternel pour poursuivre la conquête :

« Après la mort de Josué, les enfants d’Israël consultèrent l’Eternel, en disant : Qui de nous montera le premier contre les Cananéens, pour les attaquer ? » Juges 1 :1

Ce zèle ne dure pas et très vite le peuple commença à désobéir à Dieu :

« Toute cette génération fut recueillie auprès de ses pères, et il s’éleva après elle une autre génération, qui ne connaissait point l’Eternel, ni ce qu’il avait fait en faveur d’Israël. Les enfants d’Israël firent alors ce qui déplaît à l’Eternel, et ils servirent les Baals. Ils abandonnèrent l’Eternel, le Dieu de leurs pères, qui les avait fait sortir du pays d’Egypte, et ils allèrent après d’autres dieux d’entre les dieux des peuples qui les entouraient ; ils se prosternèrent devant eux, et ils irritèrent l’Eternel. Ils abandonnèrent l’Eternel, et ils servirent Baal et les Astartés. » Juges 2 : 10-13

Cette désobéissance entraine leur punition. La punition entraine le repentir, et l’Eternel envoie alors un juge pour délivrer le peuple :

« Lorsque l’Eternel leur suscitait des juges, l’Eternel était avec le juge, et il les délivrait de la main de leurs ennemis pendant toute la vie du juge ; car l’Eternel avait pitié de leurs gémissements contre ceux qui les opprimaient et les tourmentaient. Mais, à la mort du juge, ils se corrompaient de nouveau plus que leurs pères, en allant après d’autres dieux pour les servir et se prosterner devant eux, et ils persévéraient dans la même conduite et le même endurcissement. » Juges 2 : 18-19

Ces deux versets résument finalement tout le livre des Juges. Toutefois, de nombreux passages de ces livres peuvent choquer le lecteur contemporain. On voit plusieurs fois Dieu ordonner le massacre de populations entières (femmes et enfants compris), ce qui dans un langage moderne n’est ni plus ni moins qu’un génocide. Au sein même du peuple les comportements sont très violents. Ainsi, un des juges, se fondant sur une prescription mosaïque, va même jusqu’à promettre des sacrifices humains à Dieu en cas de victoire. Et une fois la victoire obtenue, il se retrouve obligé de sacrifier sa propre fille. Comment expliquer tout cela ?

 La vision de Dieu

Il est important de comprendre que Dieu se révèle progressivement à l’humanité et que la compréhension de Dieu progresse tout au long de la Bible. A l’époque des juges, Dieu était avant tout conçu comme un Dieu ethnique. Chaque nation avait son Dieu et YHWH était le Dieu d’Israël.

Cette compréhension de Dieu a deux conséquences directes que nous allons examiner : la monolâtrie et la violence.

Monolâtrie

La monolâtrie est le fait d’adorer un seul Dieu, « le sien », tout en croyant qu’il existe d’autres dieux, chaque peuple ayant son Dieu. L’histoire de Ruth nous fournit un bel exemple de cette monolâtrie.

Le Livre de Ruth se concentre plus particulièrement sur l’histoire d’une famille, celle d’Elimélec qui a une femme, Naomi, et deux fils : Machlon et Kiljon. Cette famille part au pays de Moab, un voisin d’Israël, et les fils épousent deux moabites : Orpa et Ruth. Finalement les deux fils meurent et Naomi proposent à ses belles-filles de retourner dans leurs familles. Orpa accepte, mais Ruth refuse. C’est alors que Naomi lui dit :

« Naomi dit à Ruth : Voici, ta belle-sœur est retournée vers son peuple et vers ses dieux ; retourne, comme ta belle-sœur. » Ruth 1 : 15

Une telle déclaration peut nous étonner. Imagineriez-vous un chrétien dire une telle chose aujourd’hui ? En réalité, cela nous montre qu’à cette époque les Israélites n’avaient pas encore une pleine révélation de Dieu. Certes, ils connaissaient Yahvé et ils savaient que c’était « le Dieu de leur père », mais ils le voyaient encore comme un Dieu ethnique. Israël avait son Dieu, comme les autres nations avaient aussi leurs dieux.

La violence

La deuxième conséquence concerne la violence. La fonction première des dieux ethniques était de protéger leur peuple et de combattre les ennemis. C’est pour cela que les livres bibliques de cette époque présentent un Dieu si violent, qui peut parfois (légitimement) nous choquer.

Il faut se souvenir que même si cela n’est pas mentionné explicitement, la Bible est écrite d’un point de vue subjectif et non objectif. Les rédacteurs sont certes inspirés, ils n’en demeurent pas moins des hommes et le texte biblique reflète leur compréhension de Dieu. Or, à mesure que l’histoire avance, la compréhension de Dieu progresse.

Point de vue objectif et point de vue subjectif.

Sans m’étendre longuement sur cette question, j’aimerais illustrer cela avec deux exemples. Le premier servira à expliquer la différence entre un point de vue objectif et un point de vue subjectif, le second montrera que la Bible est bien écrite d’un point de vue subjectif.

Le train et le paysage

Imaginez que vous êtes assis dans un train et que vous regardez par la fenêtre. Vous verrez le paysage défiler. Cela veut-il dire que le paysage défile ? Non, en réalité le paysage ne bouge pas et c’est vous qui vous déplacez, c’est le point de vue objectif. Seulement, de votre propre point de vue, vous ne percevez pas votre déplacement, en revanche vous voyez le paysage bouger, c’est le point de vue subjectif.

Le Soleil et sa course

De la même façon, nous pouvons voir que la Bible est écrite d’un point de vue subjectif, même lorsque cela n’est pas explicitement mentionné. Nous avons une belle illustration de cette idée dans le Livre de Josué :

« Alors Josué parla à l’Eternel, le jour où l’Eternel livra les Amoréens aux enfants d’Israël, et il dit en présence d’Israël : Soleil, arrête-toi sur Gabaon, Et toi, lune, sur la vallée d’Ajalon ! Et le soleil s’arrêta, et la lune suspendit sa course, Jusqu’à ce que la nation eût tiré vengeance de ses ennemis. Cela n’est-il pas écrit dans le livre du Juste ? Le soleil s’arrêta au milieu du ciel, Et ne se hâta point de se coucher, presque tout un jour. Il n’y a point eu de jour comme celui-là, ni avant ni après, où l’Eternel ait écouté la voix d’un homme ; car l’Eternel combattait pour Israël. Et Josué, et tout Israël avec lui, retourna au camp à Guilgal. » Josué 10 : 12-15

Notons bien que le rédacteur ne dit pas « j’ai vu le soleil s’arrêter » ou « les Israélites ont vu le soleil d’arrêter », ce qui témoignerait effectivement d’un point de vue subjectif, mais il présente cela comme un fait objectif : « le soleil s’est arrêté ». Or, nous savons bien qu’en réalité c’est impossible, puisque d’un point de vue objectif, le Soleil ne bouge pas, il n’a donc pas pu s’arrêter. En revanche, les témoins ont eu l’impression que le Soleil s’était arrêté. Le point de vue subjectif des témoins est donc présenté comme un point de vue objectif.

Conclusion

C’est exactement la même chose pour Dieu. Dieu lui-même ne change pas, mais la compréhension qu’en a l’homme évolue. Au fur et à mesure de l’histoire nous apprenons à mieux connaître Dieu et à mieux connaître Sa Nature. Ce n’est pas Dieu qui change, mais notre perception de Dieu qui évolue. Or la Bible nous retrace justement cette évolution. Nous continuerons à suivre cette histoire dans les prochains articles.

A propos David Vincent 294 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.