Maïmonide et le culte sacrificiel des Hébreux

Je vous propose de poursuivre la réflexion sur le sens des sacrifices entamée dans un article précédent et d’aborder maintenant la question des sacrifices sanglants de l’Ancien Testament.

Dieu avait-Il besoin de ces sacrifices ? Pourquoi avoir ordonné ce culte au peuple d’Israël ? Je commencerai cette réflexion par un extrait du Guide des égarés de Maïmonide (1138-1204), que je commenterai ensuite brièvement.

Maïmonide est considéré par les juifs rabbiniques comme une des plus grandes autorités religieuses. C’est un peu l’équivalent pour les juifs, de Thomas d’Aquin pour les catholiques. Ses deux œuvres les plus connus sont le Mishné Torah et Le Guide des égarés, dont est extrait le texte qui suit.

Texte de Maïmonide

« Si tu considères les œuvres divines, je veux dire les œuvres de la nature, tu comprendras quelle prévoyance, quelle sagesse Dieu a manifestées dans la création des êtres vivants, dans la disposition des mouvements des membres et dans la position de ceux-ci les uns à l’égard des autres ; de même, tu reconnaîtras la sagesse et la prévoyance de Dieu dans les différentes conditions qu’il fait successivement parcourir à l’ensemble de l’individu (…)

Beaucoup de choses dans notre Loi ont été réglées d’une manière semblable par le suprême régulateur. En effet, comme il est impossible de passer subitement d’un extrême à l’autre, l’homme, selon sa nature, ne saurait quitter brusquement toutes ses habitudes. Lors donc que Dieu envoya Moïse, notre maître, afin de faire de nous, par la connaissance de Dieu, «un royaume de prêtres et un peuple saint » (Ex 19 : 6) (comme il l’a déclaré en disant : « On t’a montré à connaître…. » (Dt 4 : 35) « tu sauras aujourd’hui et tu rappelleras à ton cœur… » (Dt 4 : 39), et afin de nous rendre dévoués à son culte comme il est dit : « et pour le servir de tout votre cœur » (Dt 11 : 13), « vous servirez l’Eternel votre Dieu » (Ex 23 : 26), « c’est lui que vous servirez » (Dt 13 : 5), alors dis-je c’était une coutume répandue, familière au monde entier – et nous mêmes nous avions été élevés dans ce culte universel – d’offrir diverses espèces d’animaux dans ces temples où l’on plaçait les idoles, d’adorer ces dernières et de brûler de l’encens devant elles. Des religieux et des ascètes étaient les seuls hommes qui se dévouassent au service de ces temples consacrés aux astres, comme nous l’avons exposé. En conséquence, la sagesse de Dieu, dont la prévoyance se manifeste dans toutes ses créatures, ne jugea pas convenable de nous ordonner le rejet de toutes ces espèces de cultes, leur abandon et leur suppression ; car cela aurait paru alors inadmissible à la nature humaine, qui affectionne toujours ce qui lui est habituel. Demander alors une pareille chose, c’eut été comme si un prophète dans ces temps-ci, en exhortant au culte de Dieu, venait nous dire : « Dieu vous défend de lui adresser des prières, de jeûner et d’invoquer son secours dans le malheur ; mais votre culte sera une simple méditation, sans aucune pratique. »

C’est pourquoi Dieu laissa subsister ces différentes espèces de cultes ; mais au lieu d’être rendues à des objets créés et à des choses imaginaires, sans réalité, il les a transférées à son nom et nous a ordonné de les exercer envers lui-même. Il nous ordonna donc de lui bâtir un Temple : « Qu’ils me fassent un sanctuaire » (Ex 25 : 8), d’élever l’autel en son nom : « Tu me feras un autel de terre » (Ex 20 : 21), d’offrir les sacrifices à lui : « Lorsqu’un homme d’entre vous offrira un sacrifice à l’Eternel » (Lév 1 : 2), de se prosterner devant lui et de brûler de l’encens devant lui. Il défendit de faire aucune de ces actions pour un autre que lui : « Celui qui sacrifie aux dieux sera anathématisé » (Ex 22 : 19) ; « car tu ne dois pas te prosterner devant un autre Dieu » (Ex 34 : 14). Il destina des prêtres pour le service du sanctuaire, en disant : « Ils serviront de prêtres à moi » (Ex 28 : 41) ; et, comme ils étaient occupés du Temple et de ses sacrifices, il fallait nécessairement leur fixer des revenus qui pussent leur suffire et qu’on appelle le droit des lévites et des prêtres. Cette prévoyance divine eut pour résultat d’effacer le souvenir du culte idolâtre et de consolider le grand et vrai principe de notre croyance, à savoir l’existence et l’unité de Dieu, sans que les esprits soient rebutés et effarouchés par l’abolition des cérémonies qui leur étaient familières et hors desquelles on n’en connaissait point.

Je sais que de prime abord ton esprit se refusera à admettre cette idée que tu en éprouveras de la répugnance. Tu m’adresseras mentalement ces questions : Comment supposer des préceptes, des défenses, des actes importants, minutieusement exposés, prescrits pour des époques fixes, et qui pourtant n’auraient pas leur but dans eux-mêmes, mais dans autre chose, comme si ce n’était là qu’un expédient imaginé par Dieu pour arriver à son but principal ? Qu’est-ce donc qui l’empêchait de nous révéler directement ce qui était son but principal et de nous rendre capables de concevoir ce but, sans avoir besoin de ces moyens que tu supposes n’être qu’un but secondaire ?

Mais écoute la réponse que j’ai à te donner ; elle ôtera de ton cœur cette inquiétude et te manifestera la vérité de ce que je t’ai fait observer. En effet, le texte même du Pentateuque nous présente quelque chose d’analogue, en disant « Dieu ne les conduisit pas par le chemin du pays des Philistins, quoique celui-ci fût rapproché… Et Dieu fit tourner le peuple du côté du désert, vers la mer de Souph » (Ex 13 : 17-18). De même donc que Dieu, dans la crainte d’un obstacle que leur corps naturellement n’aurait pu vaincre, les fit dévier du chemin direct qu’on avait eu d’abord en vue, vers un autre chemin, afin que le but principal fût atteint, de même, craignant de leur révéler directement ce que l’âme naturellement n’aurait pu concevoir, il leur prescrivit ces lois dont nous avons parlé, afin que le but principal fût atteint, à savoir la conception du vrai Dieu et l’abolition de l’idolâtrie. En effet, de même qu’il n’est pas dans la nature de l’homme que, après avoir été élevé dans un travail servile, celui de l’argile, des briques, etc., il aille subitement laver la souillure de ses mains et combattre tout à coup « les descendants d’Anak » (1), de même il n’est pas dans sa nature que, après avoir été élevé dans des espèces très variées de cultes et dans des pratiques habituelles avec lesquelles les esprits se familiarisent tellement, qu’elles deviennent en quelque sorte une notion première, il n’est pas dans sa nature, dis-je qu’il les abandonne tout à coup. (…)

Revenant maintenant à mon sujet, je dis : comme ce genre de culte – je veux parler des sacrifices- n’avait qu’un but secondaire, tandis que les invocations, les prières et d’autres pratiques du culte se rapprochent davantage du but principal et sont nécessaires pour l’atteindre, Dieu a fait une grande différence entre les deux espèces de culte. En effet, le culte de la première espèce – je veux dire celui des sacrifices-, bien qu’il s’adressât à Dieu, ne nous fut pourtant pas prescrit comme il l’avait été d’abord, c’est-à-dire d’offrir des sacrifices en tout lieu et en tout temps. On ne pouvait pas élever des temples partout, ni prendre pour sacrificateur le premier venu, laisser « fonctionner quiconque voulait » (1 Rois 13 : 33). Tout cela, au contraire, Dieu le défendit, et il établit un Temple unique : « à l’endroit que l’Eternel choisira » (Dt 12 : 26) ; on ne pouvait pas sacrifier ailleurs : « Garde-toi d’offrir des holocaustes en tout lieu où il te plaira » (Dt 12 : 13), et il n’y avait qu’une famille particulière qui pût exercer le sacerdoce. Tout cela avait pour but de restreindre ce genre de culte, et de n’en laisser subsister que ce que la sagesse divine ne jugeait pas devoir être totalement abandonné. Mais les invocations et les prières se font en tout lieu et par qui que ce soit : il est en de même des tsitsit, des mezuzot, des tefillin et d’autres objets semblables du culte.

A cause de cette idée que je t’ai révélée, l’ont trouve souvent dans les livres des Prophètes des reproches faits aux hommes sur leur grand empressement à offrir des sacrifices, et on leur déclare que ces derniers n’ont pas de but qui soit essentiel en lui-même, et que Dieu n’en a pas besoin. Samuel a dit : « L’Eternel veut-il les holocaustes et les sacrifices comme il veut qu’on lui obéisse ? » (1 Sam 15 : 22). Isaïe a dit : «  Quoi me sert la multitude de vos sacrifices, dit l’Eternel… ? » (Is 1 : 11). Jérémie dit : « Car je n’ai point parlé à vos ancêtres, et je ne leur ai pas donné de commandement au sujet des holocaustes et des sacrifices, au jour où je les fis sortir du pays d’Egypte. Mais voici ce que je leur ai commandé : obéissez à ma voix, et je serai votre Dieu, et vous serez mon peuple » (Jr 7 : 22-23). » (2)

 Commentaire

Il est particulièrement intéressant de constater que Maïmonide, qui est sans aucun doute le plus grand théologien juif de l’époque médiévale, rejoint ici la théologie des Pères de l’Eglise, et ce de manière complètement indépendante, puisqu’il est bien évident qu’il n’avait jamais lu les Pères de l’Eglise.

Ces propos renvoient en effet à la notion centrale de synkatabasis de Dieu qui occupe une place importante dans la pensée patristique. Elle est particulièrement développée par un auteur comme Jean Chrysostome. La synkatabasis est un terme grec que les théologiens contemporains traduisent en français par « condescendance ». On parle alors de « condescendance divine ». La traduction est cependant assez malheureuse, car si on retrouve bien l’étymologie, le terme de « condescendance » a, en français actuel, une connotation péjorative qui ne convient pas à Dieu et qui n’était pas présent à l’esprit des Pères.

L’idée de la synkatabasis est que Dieu descend au niveau de l’homme, afin ensuite de l’amener vers Lui. L’exemple le plus extrême de ce principe étant l’Incarnation elle-même ! De mon côté, j’avais proposé, pour exprimer cette réalité, l’expression de « pédagogie divine ».

Dans le cadre des sacrifices sanglants, cela revient à dire, comme l’expliquent Maïmonide et les Pères, que ceux-ci n’avaient pas été voulus par Dieu, mais permis temporairement pour éviter que le peuple ne se détourne de Dieu et sombre dans l’idolâtrie.

C’est donc une mesure pédagogique, que l’on peut par exemple rapprocher de la loi sur le divorce. Toutefois, la venue de Jésus a mis fin à cela en rétablissant un culte spirituel :

« Seigneur, lui dit la femme, je vois que tu es prophète. Nos pères ont adoré sur cette montagne; et vous dites, vous, que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. Femme, lui dit Jésus, crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous adorez ce que vous ne connaissez pas; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Judéens. Mais l’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité; car ce sont là les adorateurs que le Père demande. Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité. » Jean 4 : 19-23.

Notes

(1) Allusion à la servitude en Egypte puis à Nombres 13 : 28.

(2) Maïmonide, Le Guide des égarés, 32.

 

A propos David Vincent 202 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.
  • Kévin

    C’était ça dont tu devais me parler ? (Le fameux chapitre concernant les sacrifices), en tout cas cette trouvaille scripturaire viens bien appuyer notre point de vue concernant la fausse vision d’un dieu sanguinaire… 🙂 well done bro

    • Pas exactement, mais ça fait parti du même chapitre 🙂
      Mais ce passage, c’est quelque chose que j’avais déjà repéré depuis plusieurs années.

      En tout cas, oui ça rejoint bien notre compréhension de Dieu.

  • Pistis

    Très belle approche et texte fort intéressant. Il en est de même du lieux de culte. Est-ce dans les lieux de culte que l’on s’approche obligatoirement de Dieu ? Qu’elle est la raison des églises ou des congrégation ?
    Pour beaucoup de fidèles, ne pas aller au culte est considéré comme être un non pratiquant, alors que pratiquer son culte devrait être d’aimer Dieu et son prochain non ? Du coup, la plupart des croyants se croient non pratiquants alors qu’ils font du bien au prochain naturellement et prient en leur coeur Dieu !
    Pistis

  • Jean-Luc Burnod

    Réflexion intéressante, même s’il ne faut pas oublier que Maïmonide cherchait par ce raisonnement à justifier l’absence de Temple et la prolongation, avec d’autres moyens non sacrificiels, d’une Ancienne Alliance pourtant devenue obsolète (Heb. 8:13.).

    Néanmoins l’ensemble de cet exposé nous amène à observer que le plan de Dieu va plus loin que la simple « pédagogie d’attente » à laquelle pense Maïmonide, car le système religieux mis en place autour du Temple (que Dieu n’avait jamais ordonné de construire, contrairement à la Tente) va devenir l’outil sacrificiel qui frappera (hors de la porte) l’Agneau de Dieu (Ex. 17:6 et Jean 11:51.).

    Il y a une inimitié fondamentale entre « la religion des rites et des pierres » et la Vie de l’Éternité que le Christ est venu apporter au monde. Entre la vue et la foi. Mais de même que l’Égypte a été la matrice du Peuple Élu, de même, c’est au travers du système religieux appuyé sur le visible que passe la Vie invisible qui découle d’En Haut. Cependant, nous pouvons observer que cette Vie ne fait que passer… gestation… puis expulsion de la femme en travail… et il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée de ces endroits où le Christ a pourtant enseigné et exercé ses bienfaits… L’Apocalypse appelle ce lieu « dans un sens spirituel, Sodome et Égypte, là même où leur Seigneur a été crucifié. » (Apoc. 11:8.)…

    • Bonjour Jean-Luc,
      Tout à fait. Je pense d’ailleurs que la destruction du Temple marque la fin définitive de l’Ancienne Alliance et est une des grandes preuves de la messianité de Jésus.

  • Maxime Georgel

    Justin développe ça dans son Dialogue avec Tryphon

    • C’est possible. Je l’ai lu chez certains Pères, mais je ne sais plus qui.