Préfaces aux livres de la Bible de Jérôme

Le 1er décembre, la collection « Sources chrétiennes » a publié un nouveau volume : Les préfaces aux livres bibliques de Jérôme. J’attendais celui-ci depuis longtemps et je souhaite, dans cet article, vous le présenter.

Cette préface fournit beaucoup d’informations sur la conception du canon biblique qu’avait Jérôme. Je laisse toutefois cette question de côté, car je la traiterai dans un article séparé.

L’auteur

Jérôme est un Père latin de la fin du 4e siècle. Il occupe une place importante dans l’histoire de l’interprétation de la Bible en Occident. En effet, c’est lui qui est à l’origine de la traduction de la Vulgate, qui a eu, comme nous le verrons, des conséquences décisives dans les rapports de l’Eglise au texte biblique. Pour mieux comprendre tout cela, je vous propose quelques extraits que je commenterai.

Quel texte utiliser ?

Le premier extrait se situe au tout début de sa Préface au Pentateuque, c’est-à-dire aux cinq premiers livres de la Bible (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome).

« J’ai reçu les lettres tant désirées de mon cher Désidérius, qui, sorte de présage de l’avenir, porte le même nom que Daniel ; il me prie de faire connaître le Pentateuque aux nôtres, traduit de l’hébreu en langue latine. Entreprise assurément risquée, exposée aux aboiements de mes détracteurs qui soutiennent que, par raillerie contre les Soixante-dix traducteurs, je forge du neuf à la place du vieux, et ils apprécient le talent comme le vin, alors que, moi, j’ai plus d’une fois prouvé que, selon mes forces, j’offre dans le Tabernacle de Dieu ce que je peux, et que les richesses de l’un ne sont pas souillées par la pauvreté des autres.

Ce qui a provoqué mon audace, c’est le zèle d’Origène qui a mêlé à l’ancienne édition la traduction de Théodotion, en marquant l’ensemble de l’œuvre au moyen de l’astérisque et de l’obèle, c’est-à-dire de l’étoile et de la broche, en mettant en lumière ce qui n’y était pas auparavant ou bien en pointant et en perçant tous les éléments adventices; mais c’est surtout l’autorité des évangélistes et des apôtres chez qui nous lisons bien des passages de l’Ancien Testament qui ne se trouvent pas dans nos manuscrits » (1)

Dans ce premier extrait, Jérôme justifie son entreprise de traduction, qui est critiquée par d’autres chrétiens. Auparavant, les Eglises avaient pour habitude d’utiliser la Septante, c’est-à-dire l’ancienne traduction grecque de la Bible. Pour sa nouvelle traduction latine, Jérôme décide de suivre le texte hébreu, c’est-à-dire le texte rabbinique. Cela marque un changement théologique important, puisqu’il s’éloigne du texte reçu habituellement dans les Eglises. Cet éloignement est fortement critiqué par certains, mais Jérôme justifie son choix en invoquant deux autorités :

  1. Celle d’Origène, qui dans son édition critique de la Bible avait, à côté de la Septante, aussi introduit les variantes du texte hébreu (c’est la version de Théodotion dont il est question)
  2. Celle des apôtres, qui citent parfois le texte hébreu

Les études de Jérôme

« Jérôme à ses chers Domnion et Rogatianus, salut dans le Christ.

De même qu’ils ont une meilleure compréhension de l’histoire grecque, ceux qui ont vu Athènes, et du troisième livre de l’Enéide de Virgile ceux qui ont navigué de la Troade en Sicile, en passant par Leucate et le promontoire acrocéraunien, ensuite jusqu’aux bouches du Tibre, ainsi portera-t-il un regard plus clair sur l’Ecriture sainte celui qui a vu de ses propres yeux la Judée et connaîtra les monuments des villes anciennes et les noms de lieux qu’ils soient les mêmes ou qu’ils aient changé.

C’est pourquoi nous avons eu à cœur de nous atteler à cette tâche avec l’aide des Hébreux les plus érudits : parcourir la province dont toutes les Eglises du Christ renvoient l’écho. Je vous avoue, mes très chers Domnion et Rogatianus, que je ne me suis jamais fié à mes propres forces pour étudier les volumes divins, pas plus que je n’ai été à l’école de ma propre opinion, mais que j’ai pris l’habitude de poser des questions, même à propos de ce que je croyais savoir, à plus forte raison sur ce dont je n’étais pas sûr. Finalement, comme vous m’aviez réclamé il y a peu dans une lettre, de vous traduire en latin les Paralipomènes, j’ai pris avec moi un homme de Tibériade, naguère maître de la Lois, admiré chez les Hébreux, et j’ai examiné avec lui ce texte, comme on dit, de la tête aux pieds, et ainsi rassuré, j’ai osé faire ce à quoi vous m’engagiez. » (2)

« Quant à la présente traduction, elle ne suit aucun traducteur parmi les anciens, mais elle a rendu, à partir de la langue hébraïque elle-même, de l’arabe et parfois du syrien tantôt les mots, tantôt les sens, tantôt les deux a la fois. » (3)

Dans le premier extrait, nous voyons tous les efforts entrepris par Jérôme pour se former. Il a voyagé en Terre Sainte et a étudié l’exégèse juive. Ces efforts sont confirmés par le second extrait, puisque Jérôme n’hésite pas à recourir à l’arabe et au « syrien », c’est-à-dire à l’araméen pour compléter son travail. On sait effectivement que Jérôme a appris l’araméen, qu’il a pu lire et écrire, mais pas parler. En revanche, sa connaissance de l’arabe est vraisemblablement indirecte.

La vérité hébraïque

« Voilà pourquoi, sous ton impulsion- à toi, je ne peux même pas refuser ce que je ne peux pas faire ! —, je me suis de nouveau livré aux aboiements de mes détracteurs et j’ai préféré que tu mettes en question mes capacités plutôt que ma bonne volonté en amitié. En tout cas, je parlerai avec assurance et en appellerai à de nombreux témoins de ce travail : pour autant que j’en aie conscience, je n’ai absolument rien changé à la vérité hébraïque. Si donc mon édition diverge en quelque lieu de celle des Anciens, interroge n’importe lequel des Hébreux, et tu verras très clairement que mes adversaires me déchirent à tort, eux qui préfèrent se donner l’air de mépriser les éclaircissements plutôt que de s’en instruire: hommes pervers entre tous! » (4)

On trouve ici la mention d’un concept d’une grande importance, celui de « vérité hébraïque ». Jérôme considère en effet que le texte authentique de la Bible est la version hébraïque, celle utilisée par les rabbins, et non la Septante utilisée par les Eglises.

Cette position marquera durablement l’exégèse occidentale, aussi bien catholique que protestante.

Notes

(1) Jérôme, Prologue au Pentateuque, 1-2.

(2) Jérôme, Préface sur le livre des Paralipomènes, 1.

(3) Jérôme, Préface au livre de Job en hébreu, 2.

(4) Jérôme, Préface au livre des Psaumes, 2.

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A propos David Vincent 221 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.