Mes premiers questionnements concernant le canon biblique

J’ai annoncé dans une vidéo récente que je souhaitais commencer une série d’articles sur le canon biblique. En introduction, il me paraît intéressant de partager avec vous mon cheminement à ce sujet. Cette question a en effet été décisive dans mon parcours personnel (spirituel et scolaire) et a été un de mes premiers objets de recherche.

Ce que l’on m’avait enseigné

Comme je l’indique dans ma présentation, j’ai grandi dans un milieu protestant fondamentaliste. On m’a toujours dit que la Bible était la Parole de Dieu, l’autorité absolue et qu’elle devait trancher toutes les questions en matière de foi. On m’a aussi appris que cette Bible était normalement composée de 66 livres. Cependant, lors du concile de Trente, au 16e siècle, les catholiques avaient rajouté d’autres livres qu’il fallait absolument rejeter. Ces livres sont qualifiés « d’apocryphes » par les protestants, tandis que l’Eglise catholique parle de « deutérocanoniques ».

La découverte des Pères

Toutefois, lorsque j’ai commencé à lire les Pères de l’Eglise, je me suis rendu compte que ceux-ci citaient ces livres soi-disant « apocryphes » et qu’en réalité ils les considéraient comme faisant partie de la Bible. Clément, par exemple, qui était un des responsables de l’Eglise de Rome à la fin du 1er siècle et un disciple direct des apôtres, cite dans sa lettre aux Corinthiens Judith.

Ce constat a attisé ma curiosité et j’ai voulu approfondir la question. Or, plus je lisais les Pères de l’Eglise, plus je me rendais compte que la question du canon biblique était bien plus complexe que ce que j’imaginais jusque là.

Une aporie (théo)logique

Parallèlement à ces découvertes, ma réflexion s’est aussi portée sur un problème de logique concernant ce que l’on m’avait enseigné. D’un point de vue protestant, tout point de doctrine doit théoriquement être justifié à partir de la Bible. Hors, la Bible elle-même ne définit pas la Bible. Pour dire les choses autrement (et simplement), aucun verset biblique ne permet de justifier la croyance selon laquelle la Bible est (ou doit être) composée de 66 livres. Pourtant cette affirmation doctrinale figure dans de nombreuses confessions de foi protestantes.

Cette question n’est pas nouvelle et d’autres théologiens protestants l’avaient déjà soulevée auparavant. En 1978, de nombreux théologiens protestants conservateurs s’étaient réunis à Chicago pour examiner différentes questions en lien avec la Bible (inspiration, autorité etc.). Cette réunion a abouti à la fameuse « Déclaration de Chicago sur l’inerrance biblique » qui est devenue une référence majeure au sein du fondamentalisme protestant. Cette déclaration aborde de nombreux sujet. En revanche, la question du canon est totalement passée sous silence. Un des participants, R.C Sproul, dans son livre Can I Trust the Bible ? (disponible gratuitement en version Kindle) nous révèle les coulisses de cette conférence et nous explique cette absence. La question du canon avait bien été débattue, mais les théologiens en étaient venus à la conclusion qu’une application cohérente du principe de sola scriptura empêchait d’inclure dans une confession de foi protestante une liste précise des livres bibliques. En somme, ils reconnaissaient que le canon de 66 livres était simplement une tradition protestante, mais que celle-ci n’avait aucun appui biblique précis.

L’appel à l’histoire

Habituellement, les protestants contournent cette difficulté en affirmant que le « canon juif » était clôt à l’époque de Jésus et que l’Eglise n’a eu qu’à le reprendre. Toutefois, je me suis progressivement aperçu au cours de mes études d’histoire que cette affirmation était tout simplement fausse et qu’elle contenait en réalité une double erreur.

1) Premièrement, il n’y avait pas un canon judéen unique au temps de Jésus. Il existait différents groupes de Judéens (pharisiens, sadducéens, esséniens, etc.) et chacun avait son propre canon. Ce que l’on appelle « canon juif » était donc au mieux le « canon des pharisiens », ce qui est déjà très différent.

2) Deuxièmement, le « canon pharisien » lui-même n’était pas clôt à cette époque.

Conclusion

Dans cette série, je partagerai avec vous toutes les recherches que j’ai pu faire à ce sujet. Celle-ci aura deux volets : une partie historique et une partie théologique.

Dans la partie historique, je vous proposerai de découvrir quels livres étaient considérés comme « bibliques » par les croyants de l’Antiquité. Je parlerai des Judéens, des chrétiens et des juifs et je vous présenterai donc des textes des Pères de l’Eglise, mais aussi de Philon d’Alexandrie, de Flavius Josèphe ou du Talmud.

Dans la partie théologique, j’examinerai la question de la délimitation du canon et j’expliquerai pourquoi il me paraît plus intéressant d’opter pour un canon élargi (plus que 66 livres).

Version vidéo

A propos David Vincent 265 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.