Le prologue de Jean, les Témoins de Jéhovah et la grammaire grecque

Bien que je sois à Jérusalem pour un travail de recherche, je profite aussi de ce séjour à l’Ecole Biblique pour suivre quelques cours. Parmi ces cours, j’en suis un sur la langue grecque de l’évangile de Jean où nous étudions le prologue. A cette occasion, nous avons abordé un sujet intéressant que je souhaitais vous partager.

Le prologue de Jean et l’utilisation de l’article

Au tout début du prologue, Jean emploie à deux reprises le terme de « theos ». La première fois avec article pour dire que le « Verbe était auprès de Dieu » et la deuxième fois sans article pour dire que le « Verbe était Dieu».

Les Témoins de Jéhovah et l’absence d’article.

Cette absence d’article est interprétée de la manière suivante par les Témoins de Jéhovah :

«  La Bible de Jérusalem le rend ainsi : “ Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu [en grec, ton théon] et le Verbe était Dieu [théos]

Comme signalé entre crochets, le texte original contient deux formes du substantif grec théos (dieu). La première est précédée d’une forme de l’article défini, ton (le) ; dans ce cas, théon désigne le Dieu Tout-Puissant. Dans le second cas, par contre, théos est sans article. Faut-il y voir une erreur ?

Le grec koinè (ou commun), dans lequel l’Évangile de Jean a été écrit, possède ses règles propres en matière d’emploi de l’article défini. (…)

Qui donc est “ la Parole ” ?

Nombre d’hellénistes et de traducteurs de la Bible reconnaissent que Jean 1 :1 souligne, non pas la notion d’identité, mais une caractéristique de la “ Parole ”. La version d’Oltramare rend la fin du verset par “ la Parole était d’essence divine ”. Reprenant en note la même expression, Edmond Stapfer a précisé que “ le mot Dieu n’est pas précédé de l’article dans le texte grec, ce qui lui donne ce sens atténué ”. L’helléniste Hubert Pernot a opté pour l’expression “ le Logos était dieu ” (avec une minuscule), justifiant ainsi son choix : “ Comme l’auteur vient d’établir une distinction entre le Logos et Dieu, il est difficile de lui faire dire : et le Logos était Dieu. Mieux vaut entendre que le Logos avait un caractère divin

(…) Concluant que le Logos ne désigne pas “ le Dieu suprême ”, le Nouveau vocabulaire biblique explique : “ Le texte est précis. Il omet l’article devant le mot ‘ dieu ’, alors que la ligne précédente le contenait. […] ‘ Divin ’ est trop faible, ‘ Dieu ’ est trop fort. Le mot ‘ dieu ’, avec la minuscule, cherche à rendre la pensée » (1)

Jean et le grec koinè

Pour les Témoins de Jéhovah, l’absence d’article marquerait donc une distinction entre « Dieu » et « le Logos ». Or, si on suit les règles de grammaire grecque, le sens est bien différent.

En effet, l’absence d’article s’explique tout simplement par sa position vis-à-vis du verbe. En grec koinè, la langue dans laquelle a été écrite l’évangile, un attribut situé avant le verbe ne prend pas d’article.

Toutefois, ce n’est pas tout. Si on étudie la phrase plus en détail, on remarque que l’ordre des mots n’est pas habituel. En français, le rôle d’un mot est indiqué par sa place dans la phrase. En grec, par sa déclinaison. Un sujet ou un attribut peuvent donc être mis à différents endroits. Toutefois, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’ordre. En réalité, il y a un ordre habituel et lorsque celui-ci est modifié, cela indique que l’auteur souhaite mettre en valeur un mot.

Ainsi, l’ordre normal des mots avec un verbe au passé est le suivante : verbe-sujet-attribut. Et Jean, dans son évangile, se conforme bien à cet ordre.

Or, dans ce passage précis l’ordre est le suivant : attribut-verbe-sujet.

Ce choix de placer l’attribut en tête, ce qui diffère de l’ordre habituel des mots, indique que l’auteur a voulu mettre cet attribut (théos) en valeur. Il y a donc une insistance sur le terme « théos ». Dans une traduction française, on pourrait rendre compte de cette insistance en ajoutant un adverbe, ce qui donnerait par exemple : « Le Verbe était vraiment Dieu ».

Conclusion

En conclusion, on peut dire que si l’on suit les règles de grammaire du grec koinè, la formulation de Jean, loin de diminuer la divinité du Verbe comme l’affirment les Témoins de Jéhovah, contribue au contraire à la mettre en valeur.

Note

(1) L’explication complète est disponible ici : http://wol.jw.org/fr/wol/d/r30/lp-f/2009250

A propos David Vincent 202 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.
  • Antoine Bret

    Cette manière de mystifier ceux qui ne connaissent pas le grec tout en se faisant pincer facilement par les autres, me rappelle ceux qui tente de faire croire que le monde a 6000 ans ou que l’évolution est une farce.

    • Tout à fait ! Je pense qu’il y aurait d’ailleurs un travail intéressant à faire sur ce sujet.

  • Shonin David

    Un article bien incomplet qui se limite à une théorie sur l’ordre des mots.
    Jean 1:1 fait l’objet de thèses et d’études approfondies.

    Tu devrais t’en tenir à l’histoire et ne pas approcher la grammaire.

    • Bonjour Shonin,
      C’est une bonne remarque que tu fais là.
      En réalité, la grammaire est indissociable de l’histoire.

  • Renaud Fabre

    L’absence d’article devant l’attribut n’est même pas un trait spécifique à la koinè c’est une constante du grec ancien que l’on apprend dès les premières leçons ! J’ai ressorti mon vieux manuel de grec pour les grands commençants (le Lebeau-Métayer 7e édition) et je lis à la cinquième leçon p. 18 « en règle générale l’attribut de prend pas l’article ».