La question alimentaire dans l’Eglise apostolique

De son vivant, Jésus a adressé son message aux Judéens. Toutefois, avant la fin de son ministère terrestre, il avait averti ses disciples qu’ils devront poursuivre cette mission en l’étendant à toutes les nations.

L’annonce de l’Evangile aux nations

Cette extension s’est faite de manière progressive et les Actes des apôtres nous présentent différentes étapes.

Tout d’abord nous avons l’histoire de Philippe et l’eunuque éthiopien (Actes 8 : 26-39). Ce dernier, qui est un ministre de la reine, était monté à Jérusalem. A son retour, il lisait le livre du prophète Esaïe, mais sans comprendre le texte. Philippe, un des disciples, se saisit de l’occasion pour lui annoncer l’Evangile en lui montrant que ce texte parlait en fait de Jésus. Convaincu, l’eunuque demande le baptême. C’est le premier converti non-Judéen, si on ne compte pas les Samaritains qui ont un statut intermédiaire.

Puis, Pierre a une vision (Actes 10). Dans celle-ci il voit des animaux purs et impurs et Dieu lui ordonne de manger des animaux impurs. Pierre refuse, mais Dieu insiste. Il comprend alors que ces animaux impurs symbolisaient les non-Judéens. Dieu lui montre qu’il n’y a désormais plus de barrières ethniques et que l’Evangile peut être annoncé à tous. Cette vision préparait en fait la venue des serviteurs de Corneille, un centurion romain qui cherchait Dieu. Pierre suit donc les serviteurs et conduit à la maison de Corneille peut lui annoncer l’Evangile. Corneille et sa maison se convertissent.

Enfin, dans un troisième temps, nous voyons que Paul et Barnabas vont se spécialiser dans l’annonce de l’Evangile auprès des païens :

« Au contraire, voyant que l’Evangile m’avait été confié pour les incirconcis, comme à Pierre pour les circoncis, -car celui qui a fait de Pierre l’apôtre des circoncis a aussi fait de moi l’apôtre des païens, – et ayant reconnu la grâce qui m’avait été accordée, Jacques, Céphas et Jean, qui sont regardés comme des colonnes, me donnèrent, à moi et à Barnabas, la main d’association, afin que nous allassions, nous vers les païens, et eux vers les circoncis. » Galates 2 : 7-9.

Le problème de la communion entre Judéens et non-Judéens

Toutefois, cette ouverture posait aussi des problèmes, en particulier à cause des lois mosaïques. La Loi de Moïse contient de très nombreuses règles qui avaient justement pour but de séparer les Judéens et les non-Judéens. La question qui se posait alors est : maintenant que le Messie est venu que doit-on faire de ces règles qui risquent de séparer les disciples en fonction de leur origine ethnique ?

Cette question a entrainé une dispute assez importante entre Paul et des personnes dont nous n’avons pas les noms. Pour régler ce problème, les protagonistes sont venus consulter les apôtres à Jérusalem. Après un débat, c’est Jacques, qui était à l’époque le responsable de l’Eglise de Jérusalem, qui énonce la décision finale que voici :

« Lorsqu’ils eurent cessé de parler, Jacques prit la parole, et dit: Hommes frères, écoutez-moi! Simon a raconté comment Dieu a d’abord jeté les regards sur les nations pour choisir du milieu d’elles un peuple qui portât son nom. Et avec cela s’accordent les paroles des prophètes, selon qu’il est écrit: Après cela, je reviendrai, et je relèverai de sa chute la tente de David, j’en réparerai les ruines, et je la redresserai, afin que le reste des hommes cherche le Seigneur, ainsi que toutes les nations sur lesquelles mon nom est invoqué, dit le Seigneur, qui fait ces choses, et à qui elles sont connues de toute éternité.   C’est pourquoi je suis d’avis qu’on ne crée pas des difficultés à ceux des païens qui se convertissent à Dieu, mais qu’on leur écrive de s’abstenir des souillures des idoles, de l’impudicité, des animaux étouffés et du sang. Car, depuis bien des générations, Moïse a dans chaque ville des gens qui le prêchent, puisqu’on le lit tous les jours de sabbat dans les synagogues. Alors il parut bon aux apôtres et aux anciens, et à toute l’Eglise, de choisir parmi eux et d’envoyer à Antioche, avec Paul et Barnabas, Jude appelé Barsabas et Silas, hommes considérés entre les frères. Ils les chargèrent d’une lettre ainsi conçue: … (la lettre reprend les décisions énoncées précédemment) » (Actes 15 : 13-23)

Les différentes positions

Nous voyons qu’il y avait sur cette question trois positions.

Tout d’abord, ces anonymes, que Paul qualifie de « judaïsants » et qui sont certainement des convertis d’origine pharisienne, comme cela est dit, qui pensent que les Judéens qui reconnaissent Jésus comme le Messie doivent se faire circoncire et suivre la Loi de Moïse.

Puis, il y a Paul lui-même, probablement soutenu par Pierre, qui pense que la Loi de Moïse n’était que « l’ombre des choses à venir » et que les règles énoncées étaient provisoires et n’ont plus lieu d’être maintenant que le Messie est venu.

Enfin, il y a Jacques, et probablement avec lui d’autres apôtres, qui estiment que les Judéens doivent toujours suivre la Loi de Moïse, mais qu’il n’est pas nécessaire que les convertis d’origine non-Judéenne s’astreignent à ces principes. Pour eux, il édicte quelques interdits minimaux qui se rapprochent en fait des « lois noahides ».

On peut résumer ces différentes positions avec le tableau suivant :

C’est finalement la position de Jacques qui l’emporte officiellement lors de cette réunion.

Paul et la décision de Jacques

Toutefois, Paul n’est pas exactement en accord et le problème resurgit peu après. L’affaire nous est rapportée six chapitres plus loin en Actes 21. Le texte est un peu long, mais il mérite d’être lu en entier pour bien comprendre la situation.

« Lorsque nous arrivâmes à Jérusalem, les frères nous reçurent avec joie. Le lendemain, Paul se rendit avec nous chez Jacques, et tous les anciens s’y réunirent. Après les avoir salués, il raconta en détail ce que Dieu avait fait au milieu des païens par son ministère. Quand ils l’eurent entendu, ils glorifièrent Dieu.

Puis ils lui dirent: Tu vois, frère, combien de milliers de Judéens ont cru, et tous sont zélés pour la loi. Or, ils ont appris que tu enseignes à tous les Judéens qui sont parmi les païens à renoncer à Moïse, leur disant de ne pas circoncire les enfants et de ne pas se conformer aux coutumes.

Que faire donc? Sans aucun doute la multitude se rassemblera, car on saura que tu es venu. C’est pourquoi fais ce que nous allons te dire. Il y a parmi nous quatre hommes qui ont fait un voeu; prends-les avec toi, purifie-toi avec eux, et pourvois à leur dépense, afin qu’ils se rasent la tête. Et ainsi tous sauront que ce qu’ils ont entendu dire sur ton compte est faux, mais que toi aussi tu te conduis en observateur de la loi.

A l’égard des païens qui ont cru, nous avons décidé et nous leur avons écrit qu’ils eussent à s’abstenir des viandes sacrifiées aux idoles, du sang, des animaux étouffés, et de l’impudicité. Alors Paul prit ces hommes, se purifia, et entra le lendemain dans le temple avec eux, pour annoncer à quel jour la purification serait accomplie et l’offrande présentée pour chacun d’eux. » Actes 21 : 17-26.

Commentaire du passage

Dans ce passage, nous voyons que Paul et ses compagnons, dont Luc qui rapporte l’histoire, rentrent de mission et arrivent à Jérusalem où ils sont reçus par Jacques et les autres responsables. Cette réception est tout à fait fraternelle et n’a rien d’hostile, contrairement à ce qu’ont pu en dire certains exégètes.

Jacques et ceux qui sont avec lui se réjouissent des succès rencontrés par l’apôtre Paul dans son évangélisation. Ils annoncent de leur côté que leur prédication a aussi touché beaucoup de Judéens, mais que ceux-ci sont troublés à cause de certaines rumeurs qui circulent sur Paul. Plusieurs personnes l’accusent en effet d’inciter les Judéens à ne plus suivre la Loi de Moïse et, par ailleurs, nous voyons qu’à la fin Jacques rappelle aussi les instructions qui ont été données pour les païens. Ainsi, les Judéens doivent suivre la loi de Moïse, tandis que les non-Judéens doivent s’abstenir des viandes sacrifiées aux idoles et des animaux étouffés. Ce qui correspond au tableau précédent.

Jacques cependant ne pense pas que ces accusations portées contre Paul soient vraies et il demande donc à Paul de prouver publiquement qu’elles sont fausses en accomplissant un acte qui montre à tous que Paul est bien « un observateur de la loi ».

Et nous voyons qu’en conclusion, Paul ne répond rien à Jacques mais accepte cette demande. Cela montre que Paul ne veut pas contredire Jacques et lui laisse croire que les propos rapportés contre lui sont faux. Mais est-ce vraiment le cas ?

L’enseignement de Paul

En réalité, lorsque l’on étudie les lettres de Paul, on voit que les « accusations » portées contre lui sont bien exactes. Celui-ci estime en effet que les Judéens n’ont plus à suivre la Loi et que les païens n’ont pas non plus à s’abstenir des viandes sacrifiées ou étouffées, mais que l’on peut, sans cas de conscience, manger « de tout ce que l’on trouve au marché ».

Il faut savoir qu’à l’époque, la plupart de la viande qui était vendue au marché provenait directement des sacrifices. C’est d’ailleurs pour cela que Pline se plaint dans sa lettre que l’augmentation du nombre de chrétiens risque de poser des problèmes financiers. Cette remarque prouve d’ailleurs que les chrétiens de sa province suivaient bien les instructions de Jacques, ce qui n’est pas étonnant car les Eglises d’Asie Mineure relèvent en générale de l’obédience johannique, qui s’accordait avec Jacques sur ce point, comme le montre par exemple ces deux textes de l’Apocalypse qui comptent comme un péché, au même titre que l’impudicité, le fait de « consommer de la viande sacrifiée aux idoles ».

« Mais j’ai quelque chose contre toi, c’est que tu as là des gens attachés à la doctrine de Balaam, qui enseignait à Balak à mettre une pierre d’achoppement devant les fils d’Israël, pour qu’ils mangeassent des viandes sacrifiées aux idoles et qu’ils se livrassent à l’impudicité. » (Apocalypse 2 : 17)

« Mais ce que j’ai contre toi, c’est que tu laisses la femme Jézabel, qui se dit prophétesse, enseigner et séduire mes serviteurs, pour qu’ils se livrent à l’impudicité et qu’ils mangent des viandes sacrifiées aux idoles. » (Apocalypse 2 : 20)

Paul lui en revanche considérait que viande sacrifiée ou non, cela n’avait aucune importance. Cette position est longuement développée dans sa première épître aux Corinthiens. Là encore, il vaut le coup de lire ce texte, car non seulement il résume parfaitement l’enseignement de Paul sur ce sujet, mais il explique aussi son attitude vis-à-vis de Jacques.

Instructions de Paul aux Corinthiens concernant les viandes sacrifiées

« Pour ce qui concerne les viandes sacrifiées aux idoles, nous savons que nous avons tous la connaissance. -La connaissance enfle, mais la charité édifie. Si quelqu’un croit savoir quelque chose, il n’a pas encore connu comme il faut connaître. Mais si quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de lui. –

Pour ce qui est donc de manger des viandes sacrifiées aux idoles, nous savons qu’il n’y a point d’idole dans le monde, et qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Car, s’il est des êtres qui sont appelés dieux, soit dans le ciel, soit sur la terre, comme il existe réellement plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, néanmoins pour nous il n’y a qu’un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses et pour qui nous sommes, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui sont toutes choses et par qui nous sommes.

Mais cette connaissance n’est pas chez tous. Quelques-uns, d’après la manière dont ils envisagent encore l’idole, mangent de ces viandes comme étant sacrifiées aux idoles, et leur conscience, qui est faible, en est souillée. Ce n’est pas un aliment qui nous rapproche de Dieu: si nous en mangeons, nous n’avons rien de plus; si nous n’en mangeons pas, nous n’avons rien de moins.

Prenez garde, toutefois, que votre liberté ne devienne une pierre d’achoppement pour les faibles. Car, si quelqu’un te voit, toi qui as de la connaissance, assis à table dans un temple d’idoles, sa conscience, à lui qui est faible, ne le portera-t-elle pas à manger des viandes sacrifiées aux idoles? Et ainsi le faible périra par ta connaissance, le frère pour lequel Christ est mort! En péchant de la sorte contre les frères, et en blessant leur conscience faible, vous péchez contre Christ. C’est pourquoi, si un aliment scandalise mon frère, je ne mangerai jamais de viande, afin de ne pas scandaliser mon frère. » (1 Corinthiens 8 : 1-13)

Divergence d’opinion et communion

Ce texte est essentiel car il aborde une question fondamentale qui est celle de la divergence d’opinion au sein de la communion. Paul et Jacques étaient d’accord sur les points essentiels : ils croyaient tous les deux à un Dieu créateur, à la venue du Messie, à sa mort et à sa résurrection.

Toutefois, comme nous venons de le voir, ils divergeaient aussi sur d’autres sujets. La question qui se pose alors est la suivante : ces divergences nécessitent-elles de rompre la communion ?

Nous voyons que Paul, par son attitude, a répondu par la négative. Il a préféré faire un compromis et ne pas contredire Jacques, malgré son désaccord, pour éviter une dispute inutile qui aurait pu dégénérer.

A l’inverse, dans d’autres cas, Paul allait à la confrontation, notamment face aux judaïsants qui voulaient imposer la Loi de Moïse aux non-Judéens, estimant cette fois que ceux-ci allaient trop loin et mettaient en danger l’Evangile.

Conclusion

En conclusion, nous pouvons dire que cette affaire est pour nous un bel enseignement, car elle nous apprend à réfléchir sur ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas.

Dans de prochains articles, nous verrons que l’Eglise n’a malheureusement pas toujours eu la prudence de Paul et s’est souvent divisée sur des sujets qui ne le méritaient peut-être pas. Ces divisons ayant entrainé de grandes souffrances.

A propos David Vincent 294 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.