Qui est l’auteur du Pentateuque ?

Dans la tradition judéenne, reprise ensuite par les traditions juives et chrétiennes, le Pentateuque, c’est-à-dire les cinq premiers livres de la Bible, est considéré comme l’œuvre de Moïse. Toutefois, cette hypothèse est aujourd’hui complètement abandonnée dans le monde universitaire contemporain.

Les chrétiens ne sont cependant pas toujours au courant des raisons qui ont pu pousser les spécialistes à considérer que Moïse ne pouvait pas être l’auteur du Pentateuque. Il me paraît donc intéressant de faire une petite série d’articles pour présenter l’histoire de la recherche biblique moderne et contemporaine, afin de présenter les différentes étapes qui ont conduit à cette conclusion.

Pour introduire cette série, j’aimerais commencer par présenter l’élément qui m’a personnellement amené à me rallier à cette idée.

Mon arrière-plan

Comme je l’ai dit dans la présentation de mon parcours personnel, j’ai grandi dans des Eglises fondamentalistes (terme qui n’a chez moi aucune connotation négative). Dans ce milieu là, il est bien sûr impossible d’imaginer que Moïse ne puisse pas être l’auteur du Pentateuque et j’ai donc depuis tout petit été convaincu que ces cinq livres (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome) avaient été écrits par Moïse.

J’avais bien sûr appris qu’il y avait des personnes qui pensaient autrement, je me souviens notamment avoir vaguement entendu parler d’une « théorie documentaire », mais je ne m’étais cependant jamais réellement intéressé à cette question, car mes convictions étaient assez ancrées.

Le tournant

Comme tout changement important, il y a souvent différents éléments d’explication. Une réflexion de fond, mais, toujours, ou presque, aussi un « déclic ». Il faut bien comprendre que ce déclic est assez personnel. Ce qui peut paraître convaincant à l’un, ne paraît pas forcément convaincant à l’autre. Toutefois, il me paraît intéressant de le partager. De mon côté, ce « déclic » est lié à un passage d’Exode :

« La fille de Pharaon descendit au fleuve pour se baigner, et ses compagnes se promenèrent le long du fleuve. Elle aperçut la caisse au milieu des roseaux, et elle envoya sa servante pour la prendre. Elle l’ouvrit, et vit l’enfant: c’était un petit garçon qui pleurait. Elle en eut pitié, et elle dit: C’est un enfant des Hébreux! Alors la soeur de l’enfant dit à la fille de Pharaon: Veux-tu que j’aille te chercher une nourrice parmi les femmes des Hébreux, pour allaiter cet enfant? Va, lui répondit la fille de Pharaon. Et la jeune fille alla chercher la mère de l’enfant. La fille de Pharaon lui dit: Emporte cet enfant, et allaite-le-moi; je te donnerai ton salaire. La femme prit l’enfant, et l’allaita. Quand il eut grandi, elle l’amena à la fille de Pharaon, et il fut pour elle comme un fils. Elle lui donna le nom de Moïse, car, dit-elle, je l’ai retiré des eaux. » (Exode 2 : 5-10)

Un jeu de mot

Dans ce passage, nous voyons que la fille de Pharaon retire Moïse des eaux et fait un jeu de mot pour lui donner un nom :

« Quand il eut grandi, elle l’amena à la fille de Pharaon, et il fut pour elle comme un fils. Elle lui donna le nom de Moïse, car, dit-elle, je l’ai retiré des eaux » Exode 2 :10.

« Moshé » (Moïse en hébreu) est rapproché du verbe « masha » qui veut dire tirer ou retirer. Ce procédé est assez courant et se retrouve de nombreuses fois dans la Bible, dès le récit de la Genèse avec « Adam » et « Eve »… mais c’est un sujet dont je parlerai une prochaine fois.

Le jeu de mot entre le nom de Moïse et un verbe hébreu suppose plusieurs choses :

  1. Que la fille de Pharaon sache parler hébreu
  2. Qu’elle ait voulu donner à ce fils un nom hébreu
  3. Que Moïse soit un nom hébreu

Quelques problèmes

Or, je me suis rendu compte que ces trois points posaient problème.

Tout d’abord le 1) Bien qu’il n’y ait aucune impossibilité formelle, il est assez douteux qu’une princesse égyptienne s’amuse à apprendre la langue des esclaves. Nous dirons donc que ce point est improbable, sans être impossible.

Venons en maintenant au 2). Imaginons un scénario : En pleine Seconde Guerre mondiale, la fille d’Hitler recueille un bébé juif. Pensez-vous qu’il serait intelligent de sa part de nommer ce bébé « Salomon » ou « Abraham » ? Evidemment non. Si elle sait que son père veut tuer tous les juifs, elle essayera au contraire de cacher la judéïté du bébé qu’elle veut sauver en lui donnant un prénom bien allemand (« Rodolphe » ou « Helmut » par exemple). Et c’est exactement ce qu’a fait la fille de Pharaon.

En effet, et c’est à mon avis le point décisif, « Moïse » n’est pas un prénom hébreu, mais un prénom égyptien. Les translittérations, de l’hébreu au grec, puis du grec au latin et enfin du latin au français ont quelque peu déformé le nom, exactement comme « Jésus », rendant moins visible la ressemblance initiale. Mais, en réalité, « Moïse » est bien un prénom égyptien signifiant « fils de ». On le trouve sous une forme composée dans plusieurs noms de pharaons comme Ramsès, « fils de Ra », ou Thoutmôsis, « fils de Thot ». Mais on sait qu’il était aussi employé sous la forme abrégée, puisque l’on a retrouvé au moins une attestation épigraphique du nom de Moïse.

Le rédacteur et le nom de Moïse

Ce constat conduit à deux conclusions. D’une part, d’un point de vue non-croyant, on considère que Moïse est le premier personnage de la Bible qui pourrait avoir une certaine historicité. Je ne dis pas que les autres personnages avant lui n’ont pas existé, mais d’un point de vue historique, nous ne pouvons avoir aucune preuve de leur existence. En revanche, pour Moïse, son nom constitue une première preuve de son existence. Moïse étant un nom égyptien, il est difficilement imaginable qu’il ait pu être entièrement inventé par les scribes hébreux. En effet, tous les exemples que nous avons montrent que dans l’Antiquité, lorsque des personnes inventaient des récits, elles donnaient toujours aux protagonistes des noms issus de leur propre langue, même si le personnage inventé était censé appartenir à un autre peuple.

Mais cela montre aussi que le rédacteur de ce passage, tout en connaissant l’existence de Moïse, ne savait plus ce que son nom signifiait, et il a donc inventé une étymologie fictive. C’est là encore un procédé très courant dans l’Antiquité et la Bible nous en fournit plusieurs illustrations. Citons par exemple ce passage de la Genèse :

« Et l’Eternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre; et ils cessèrent de bâtir la ville. C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Eternel confondit le langage de toute la terre, et c’est de là que l’Eternel les dispersa sur la face de toute la terre. » (Genèse 11 : 8-9)

D’après ce verset le nom « Babel » serait lié à « confusion ». Mais cette étymologie suppose que « Babel » soit un nom hébreu, alors qu’en réalité c’est un terme akkadien qui veut dire « porte des dieux ».

Pour en revenir à notre texte d’Exode, si le rédacteur de ce passage ne connaissait plus la signification égyptienne du nom de « Moïse » et a inventé une étymologie hébraïque, c’est probablement que ce rédacteur n’était pas Moïse lui-même.

Conclusion

Personnellement, c’est donc ce passage qui a été le « déclic » pour me faire envisager que Moïse n’était pas forcément le rédacteur du Pentateuque. Par la suite, d’autres éléments sont venus renforcer cette hypothèse, qui est devenue pour moi une conviction assez ferme.

Cependant, pour d’autres personnes, cela a été produit par d’autres versets ou d’autres constats. Je vous présenterai tout cela dans de prochains articles où je retracerai l’histoire de la recherche biblique universitaire aux époques moderne et contemporaine.

Bibliographie

Michaeli, F. (1974). Le livre de l’Exode. Neuchâtel : Delachaux & Niestlé.

Version vidéo

Articles liés

Sommaire : Histoire du canon biblique

A propos David Vincent 294 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.