Recension : Le Coran silencieux, le Coran parlant (Mohammad Ali Amir-Moezzi)

J’avais eu l’occasion de lire ce livre une première fois durant mon master, alors que je suivais justement les cours de son auteur, qui est directeur d’études à l’EPHE. A l’époque, j’avais emprunté ce livre dans une bibliothèque universitaire, mais il m’a tellement intéressé, que j’aie finalement souhaité l’acheter pour l’avoir dans ma propre bibliothèque (et éventuellement le prêter). C’est ce que j’ai fait tout récemment et à cette occasion, j’en ai profité pour le relire et j’aimerais maintenant vous le présenter.

L’auteur

Tout d’abord un petit mot sur son auteur. Mohammad Ali Amir-Moezzi, né à Téhéran en 1956, est un islamologue français, spécialiste du shi’isme et des origines de l’islam. Agrégé d’arabe, il est diplômé de l’Institut national des langues et civilisations orientales et docteur d’état en islamologie de l’École pratique des hautes études et de l’Université Paris-III. Il est actuellement Directeur d’Etudes à l’Ecole pratique des hautes études où il occupe la chaire de l’islamologie classique. Il est par ailleurs l’auteur de nombreux ouvrages et a notamment dirigé le Dictionnaire du Coran publié en 2007.

Thèse 

Un certain nombre de savants contemporains se sont déjà intéressés à l’histoire de la compilation du Coran.

La nouveauté de cet ouvrage est d’accorder une place plus importante aux sources shi’ites et de réévaluer leur pertinence pour l’étude des origines de l’Islam. Ce travail s’appuie donc sur l’étude d’un certain nombre de sources shi’ites en suivant une progression chronologique.

Si on devait résumer le livre en une expression clef, on pourrait dire qu’il présente « la vision des vaincus », pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de Nathan Wachtel.

Toutefois, l’intérêt de ce livre n’est pas seulement de présenter une autre vision de l’histoire, mais bien d’apporter une contribution capitale à la connaissance des origines de l’islam.

En effet, deux éléments montrent que ces sources doivent être prises au sérieux, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas être critique envers elles.

Tout d’abord, ces sources rencontrent des échos dans la littérature sunnite. Malgré la censure orthodoxe opérée par les califes, on découvre en effet des traces de certains évènements gênants abondamment développés dans la littérature chiite (Deux exemples : Umar empêche le Prophète d’écrire son testament et il frappe Fatima, la fille de Muhammad, au point que celle-ci avorte)

De plus, d’autres informations sont aussi confirmées par la recherche historico-critique menée depuis le XIXe siècle par des historiens non-confessionnels.

Rédaction et compilation du Coran

Ces textes abordent aussi un point sensible, celui de la falsification du Coran.

Pour l’orthodoxie sunnite, le Coran est une révélation divine à Muhammad. Les paroles de Dieu adressées au Prophète ont ensuite été recueillies par les deux premiers califes et réunies en un Coran unique par une commission de savants sous le règne du troisième calife, Uthman. Les recensions parallèles, jugées indignes de confiance, ont été éliminées. Cette version traditionnelle présente déjà certaines difficultés. On sait par exemple qu’il existe des hadiths saints (qudsi) dont le statut pose problème : pourquoi n’ont ils pas été intégrés dans le Coran ?

En réalité, d’un point de vue historique, le processus rédactionnel du Coran est plus complexe et on pense, aujourd’hui, que le Coran a plutôt été compilé sous Abd al-Malik b. Marwan.

Mais cette Vulgate officielle, même élaborée, a ensuite mis plusieurs siècles avant d’être acceptée par tous les musulmans. On peut au moins citer trois autres versions du Coran, celle d’Ali, celle d’Abdallah b. Ma’sud et celle d’Ubbay b. Ka’b, qui circulèrent au moins jusqu’au Xe siècle (IVe de l’hégire).

Or, ce qui est intéressant, c’est que ces écrits prennent le contrepied de la thèse sunnite et accusent au contraire les premiers califes d’avoir modifié le Coran.

Plan du livre

Ce livre est donc construit autour de cinq œuvres étudiées.

Tout d’abord, le Kitab Sulaym b. Qays, un écrit pseudépigraphique attribué à un partisan contemporain d’Ali mais datant plus probablement du début du VIIIe siècle (IIe siècle de l’hégire), tout en étant peut-être composé d’un certain nombre de strates différentes, dont certaines peuvent effectivement être très anciennes (chapitre 1).

Puis, une compilation de hadith-s datant du siècle suivant (IXe / IIIe siècle) et traitant de l’inauthenticité du Coran : Kitab al-tanzil wal-tahrif (Livre de la Révélation et de la falsification) ou Kitab al-qira’at (Livre des récitations coraniques) (chapitre 2).

Ensuite le Tafsir (commentaire coranique) d’Al-Husayn b. al-Hakam al-Hibari (m. 899) (chapitre 3), puis le Livre des perceptions des degrés d’al-Saffar al-Qummi (seconde moitié du IXe siècle / IIIe siècle) (chapitre 4).

Enfin le Livre suffisant de Muhammad b. Ya’qub al-Kulayni (première moitié du Xe siècle / IVe siècle) (chapitre 5).

Citations

Terminons par deux citations de l’auteur tirées de la conclusion du livre :

« Le présent ouvrage que je vais essayer à présent de conclure, tout au moins provisoirement, a eu deux objectifs. Le premier, le plus manifeste, a été de présenter quelques ouvrages anciens ainsi que leurs auteurs aussi importants historiquement que restés injustement méconnus du grand nombre. Le second, moins explicite, consistait à esquisser, à travers l’histoire de ces textes et des courants de pensée qu’ils représentent, de nouvelles problématisations d’une question fondamentale : l’articulation entre l’élaboration des sources scripturaires de l’islam et les incessantes guerres intestines des tout premiers siècles de cette religion. » (p.207)

« (…) « un paradoxe » relevé depuis longtemps aussi bien par les lettrés musulmans que par les orientalistes : après quelques évènements historiques majeurs (…), le califat revient à ceux qui avaient violemment combattu l’islam dans le passé, à savoir les Banû Ummaya (les Omeyyades) du clan des Banû ‘Abd Shams. (…) Dans un certain sens, l’islam religieux, ascétique et local a été rapidement vaincu, ou tout du moins recouvert par l’islam politique, opportuniste et impérial. » (p.209)

Conclusion

Pour ce qui est de ma propre conclusion, je dirai que ce livre passionnant est d’un niveau universitaire et n’est pas forcément accessible au grand public. Toutefois, sa lecture (et relecture) est vraiment indispensable à tous ceux qui souhaitent sérieusement travailler sur les origines de l’islam.

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A propos David Vincent 274 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.