Recension : Théologie du complotisme musulman (A. Aït-Yaya)

Toujours en lien avec ma série sur la fin des temps, je vous propose la recension d’un autre livre (après ceux de Claude Tresmontant) : Théologie du complotisme musulman.

L’auteur

Je n’avais auparavant jamais entendu parler de l’auteur qui se nomme Aïssam Aït-Yahya. Lui-même se présente dès le début de son livre comme un théologien sunnite et cette appartenance doctrinale est évidente à la lecture de l’ouvrage. On peut le caractériser comme un auteur traditionnaliste et anti-réformiste.

But et thèse de l’ouvrage

Dans ce livre l’auteur veut combattre ce qu’il appelle le « complotisme » musulman. Pour cela, il propose une explication théologique de ce phénomène.

Le « complotisme » peut être défini comme « une faculté à nier les réalités pour en inventer d’autres ». On refuse la réalité des faits pour proposer d’« autres vérités ». Ces « vérités alternatives » impliquent souvent les mêmes acteurs (illuminatis, franc-maçons, juifs, etc.) qui prépareraient un complot mondial pour dominer le monde.

Pour l’auteur, le complotisme musulman prend véritablement naissance avec le 11 septembre 2001. Mais surtout, il insiste sur le fait que, selon lui, ce sont les milieux chiites (axe Hezbollah-Iran) qui sont à l’origine de ces théories du complot.

L’émergence d’un jihadisme sunnite représenterait un danger pour le Hezbollah et l’Iran qui ne peuvent plus se présenter comme les seuls adversaires du monde occidental (Israël, Etats-Unis, Europe). Le but premier de ce complotisme était donc de décrédibiliser ces mouvements jihadistes en les faisant passer pour des complices de l’Occident.

Ainsi, le 11 septembre n’est plus une attaque des jihadistes sunnites contre l’Occident, mais un coup monté par les services américains pour pouvoir attaquer l’Orient. Il faut noter que cette thèse peut ensuite être adoptée par d’autres personnes pour des raisons tout à fait différentes.

Toutefois, selon l’auteur, il ne faut pas s’arrêter à cette simple explication. Au delà des enjeux politiques actuels, c’est la théologie irano-chiite elle-même qui favorise le complotisme musulman. Le chiisme aurait en effet développé une vision complotiste de l’histoire pour expliquer son propre échec. C’est surtout ce deuxième aspect qui est développé tout au long de l’ouvrage.

Parallèlement à ce constat, l’auteur juge qu’au contraire le complotisme est radicalement incompatible avec « l’orthodoxie musulmane » (ce qui est synonyme de sunnisme dans la pensée de l’auteur).

« La logique complotiste est fondamentalement à la base du chiisme imamite alors qu’il (sic) n’est qu’une déviance qui vient se greffer chez les musulmans ordinaires attachés à l’islam, via le fatalisme et l’intérêt pour l’eschatologie ». (p.108).

Quelques extraits

Profil de l’auteur

«Personnellement, j’ai toujours eu pour ambition de rénover le militantisme musulman francophone à la fois théologique et intellectuel, via les sources de la Révélation et celle de la Raison, par la science religieuse la plus proche de l’authentique tradition musulmane et par le savoir profane utile hérité de tous les hommes » (p.5)

Un exemple de déni historique extrême

Behruz (ndl : auteur ultranationaliste iranien (1889-1971) a expliqué que des sociétés manichéennes clandestines, déguisées sous des noms divers, ont été les forces de conspiration les plus vicieuses et destructrices de l’histoire et que depuis l’antiquité, la Perse a été victime d’une conspiration occidentale pour l’empêcher d’assumer son « rôle naturel » de nation parmi les plus puissantes dans le monde. En guise d’exemples pour ce complot, il a cité l’idée « fausse » largement répandue selon laquelle ce serait Alexandre le Grand qui aurait vraiment conquis la Perse, la conquête de la Perse par les Arabes au 7e siècle, les invasions mongoles du 13e siècle, et tous les mouvements rebelles dans la Perse médiévale islamique.  (p.70)

Complotisme et eschatologie

« D’ailleurs les adeptes musulmans des théories du complot, ayant un niveau minimum de foi effective, entrent très souvent dans la galaxie complotiste par la porte de l’eschatologie. » (p.104).

Lecture allégorique du Coran et complotisme

« Cette méthodologie (ndl : la lecture allégorique du Coran pratiquée par les chiites) correspond aussi au renversement logique de l’image de la réalité que l’on connaît dans le conspirationnisme contemporain. Les apparences étant trompeuses, il est nécessaire d’aller rechercher les signes cachés dans les lettres et les symboles qui, malgré leur sens évident, ont des significations tout autres. » (p.44).

Vrais et faux complots

« La réalité de l’existence d’un véritable complot tient avant tout à sa propre forme : plus son objectif est intangible et abstrait (« domination mondiale »), plus il se maintient dans le temps (plusieurs siècles à l’avance) et plus il fait intervenir de protagonistes (franc-maçons, illuminatis, juifs, pléthore de sociétés secrètes), plus il est de l’ordre du fantastique… Pour qu’un véritable complot existe, tel que l’Histoire réelle en dénombre, il doit être limité dans le temps, en mettant en relation un petit nombre d’individus à des postes stratégiques, d’influence ou de commandement, dans des rôles définis, concernant un objectif précis et atteignable rapidement, en mettant en œuvre un plan d’actions très concrètes à exécuter, le tout parfaitement applicable d’un point de vue tactique et dont les effets doivent être quasi-immédiats ». (p.117)

Fixisme et complotisme

« On peut penser ici à l’exemple du turc Harun Yahya qui fut l’un des premiers à adopter cette méthodologie en mêlant eschatologie, complotisme, histoire et science. Il s’était fait connaître chez le public musulman francophone dès le début des années 90 par un travail de remise en cause des théories darwiniennes, dont les ouvrages avaient connu un certain engouement. » (p.107)

Chiisme Les douze imams

Commentaire personnel

L’ouvrage, en dépit de sa nette orientation idéologique, propose une thèse intéressante et vise juste, au moins en partie.

A mon sens, l’auteur a tout à fait raison de souligner le rôle central du monde irano-chiite dans la diffusion d’idées complotistes. Cela se vérifie à tous les niveaux. En France, les grandes personnalités complotistes (Thierry Meyssan, Alain Soral) sont aussi des partisans fervents de l’Iran. Par ailleurs, le lien entre théologie chiite et pensée complotiste est pertinent.

Toutefois, les propres présupposés de l’auteur (ses croyances sunnites) l’empêchent à mon sens de voir la véritable raison du succès de la pensée complotiste dans le monde musulman. En effet, il est indéniable que le complotisme musulman ne touche pas seulement le monde irano-chiite mais qu’il est largement répandu dans le monde sunnite, jusqu’aux plus hautes sphères politiques et religieuses. Or l’auteur ne fournit aucune explication à ce phénomène. Si le complotisme était réellement opposé à la théologie islamique sunnite, comment expliquer son succès ?

En réalité, je pense que l’auteur, à cause de ses propres convictions, n’a pas vu, ou n’a pas voulu voir, la source même de ce succès : le monde musulman, sunnite comme chiite, est réceptif au complotisme car la religion musulmane est elle-même fondée sur une idée complotiste.

Rappelons tout d’abord la définition du complotisme : le refus ou la déformation de la réalité historique au profit d’une « autre vérité ».

Partant de cette définition, nous pouvons dire que le point majeur de séparation entre chrétiens et musulmans est une idée complotiste : le refus, par les musulmans, de la crucifixion de Jésus.

En effet, les disciples de Jésus ont cru à sa crucifixion, les ennemis de Jésus ont cru à sa crucifixion, les autorités civiles (les Romains) ont cru à sa crucifixion. On peut donc considérer que la crucifixion de Jésus est un événement historique attesté par tous les témoins de l’époque.

D’ailleurs, le Coran lui-même reconnaît que cette crucifixion a bien eu lieu, mais en développant une thèse complotiste : Jésus aurait été remplacé sur la croix par une autre personne (un de ses disciples selon certains commentateurs, un ennemi selon d’autres).

Ainsi Dieu aurait lui-même institué un complot en trompant les êtres humains.

Cette doctrine, qui marque la rupture entre christianisme et islam, est un parfait exemple de théorie de complot, puisqu’il s’agit de nier la réalité historique reconnue par tous (la crucifixion de Jésus) pour proposer une « vérité alternative » (le remplacement de Jésus par une autre personne).

Conclusion

Si le livre pose une question pertinente et apporte des éléments de réflexion intéressants, il me semble néanmoins que l’auteur rate le cœur du problème.

Le fait que la religion musulmane soit fondée sur une idée complotiste me paraît le véritable facteur explicatif du succès de la pensée conspirationniste dans le monde musulman.

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A propos David Vincent 295 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.