Sortez de Babylone, mon peuple !

Dans l’article précédent, nous avons vu que l’Apocalypse avait été écrite par Jean le Presbytre pour annoncer la destruction de l’ancien système religieux d’Israël. Un des buts de cette proclamation était de permettre aux disciples de Jésus de fuir hors de Jérusalem, avant que le jugement de Dieu ne tombe sur la ville. C’est ce que nous allons maintenant voir plus en détail dans cet article.

Je pense que cette mise en sécurité de l’Eglise est annoncée au chapitre 12. Toutefois, nous nous concentrerons sur les chapitres 17 et 18, décrivant la chute de Babylone.

Apocalypse 17 et 18

Le texte étant un peu long, je ne le recopierai pas. Je vous conseille toutefois de le lire au moins une fois avant de commencer la lecture de cet article.

L’enjeu central de ce passage est l’identification des deux protagonistes principaux : la Grande Prostituée et la Bête.

Pour éviter le suspens, je vous dévoile dès maintenant l’hypothèse que je développerai dans cet article : la Grande Prostituée représente la Jérusalem hérodienne, tandis que la Bête représente la dynastie julio-claudienne.

Beaucoup de commentateurs identifient la Grande Prostituée, aussi appelée Babylone, à Rome. Je commencerai donc par montrer pourquoi la description s’applique beaucoup mieux à Jérusalem.

Babylone la Grande

Dans l’Apocalypse, Babylone est mentionnée 6 fois. Elle apparaît pour la première fois au chapitre 14 et pour la dernière fois au chapitre 18. Relevons les principales caractéristiques de cette ville :

Premier passage : « Et un autre, un second ange suivit, en disant: Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande, qui a abreuvé toutes les nations du vin de la fureur de sa prostitution (porneia) » Apocalypse 14:8

Deuxième passage : « Sur son front était écrit un nom, un mystère: Babylone la grande, mère des prostituées et des abominations de la terre. Et je vis cette femme ivre du sang des saints et du sang des témoins de Jésus. Et, en la voyant, je fus saisi d’un grand étonnement. » Apocalypse 17 : 5-6

Troisième passage : « Et il me dit: Les eaux que tu as vues, sur lesquelles la prostituée est assise, ce sont des peuples, des foules, des nations, et des langues. » Apocalypse 17 : 15

Quatrième passage : « Et la femme que tu as vue, c’est la grande ville qui a la royauté sur les rois de la terre. » Apocalypse 17 : 18

Résumons les caractéristiques :

-Babylone est une prostituée

-Elle est coupable d’avoir répandu le sang des « saints et des prophètes » et sera jugée pour cela

-Elle est assise sur une foule de nations

-Elle a la royauté sur les rois de la Terre

-C’est la Grande Ville

Regardons maintenant, à partir des Ecritures, quelle ville regroupe ces différentes caractéristiques.

La prostitution (porneia)

Dans la Bible, la prostitution a deux sens : un sens littéral et un sens spirituel. Dans le second cas, il s’agit de l’infidélité envers Dieu, et c’est bien sûr ce sens qui nous intéresse ici. Or, lorsque l’on examine les différents textes prophétiques, on constate que ce second sens renvoie prioritairement au peuple de Dieu, Israël et Juda. On peut bien sûr penser au livre d’Osée, mais la plupart des grands prophètes (Esaïe, Ezéchiel et Jérémie) y font aussi référence.

Le meurtre des saints et des prophètes et son jugement

Pour ce deuxième reproche, ce sont sans aucun doute les paroles de Jésus qui sont les plus éclairantes :

« Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l’avez pas voulu! » Matthieu 23 : 37

« Mais il faut que je marche aujourd’hui, demain, et le jour suivant; car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem. » Luc 13 : 33

« C’est pourquoi la sagesse de Dieu a dit: Je leur enverrai des prophètes et des apôtres; ils tueront les uns et persécuteront les autres, afin qu’il soit demandé compte à cette génération du sang de tous les prophètes qui a été répandu depuis la création du monde,  depuis le sang d’Abel jusqu’au sang de Zacharie, tué entre l’autel et le temple; oui, je vous le dis, il en sera demandé compte à cette génération. » Luc 11 : 49-51

Une foule de nations

Lors des grandes fêtes, les Judéens, dispersés dans le monde entier, se retrouvaient à Jérusalem. A ceux-ci se joignaient aussi des prosélytes, c’est à-dire des païens qui reconnaissaient que le Dieu d’Israël était le vrai Dieu :

« Or, il y avait en séjour à Jérusalem des Judéens, hommes pieux, de toutes les nations qui sont sous le ciel. Au bruit qui eut lieu, la multitude accourut, et elle fut confondue parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue. Ils étaient tous dans l’étonnement et la surprise, et ils se disaient les uns aux autres: Voici, ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens? Et comment les entendons-nous dans notre propre langue à chacun, dans notre langue maternelle?  Parthes, Mèdes, Elamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, la Cappadoce, le Pont, l’Asie, la Phrygie, la Pamphylie, l’Egypte, le territoire de la Libye voisine de Cyrène, et ceux qui sont venus de Rome, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, comment les entendons-nous parler dans nos langues des merveilles de Dieu?  Ils étaient tous dans l’étonnement, et, ne sachant que penser, ils se disaient les uns aux autres: Que veut dire ceci? Mais d’autres se moquaient, et disaient: Ils sont pleins de vin doux. » Actes des apôtres 2 : 5-13

La royauté sur les rois de la Terre

Jérusalem a la royauté sur les rois de la Terre tout simplement parce qu’elle est la ville du « Grand Roi », mais aussi parce que les Judéens qui étaient répandus sur toute la Terre, la reconnaissaient comme leur Mère.

« Car l’Eternel, le Très-Haut, est redoutable, Il est un grand roi sur toute la terre. » Psaume 47:2

« Belle est la colline, joie de toute la terre, la montagne de Sion; Le côté septentrional, c’est la ville du grand roi. » Psaume 48:2

«Mais moi, je vous dis de ne jurer aucunement, ni par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu, ni par la terre, parce que c’est son marchepied; ni par Jérusalem, parce que c’est la ville du grand roi. » Matthieu 5:35

Conclusion des éléments tirés des Ecritures

Nous avons pu voir que d’un point de vue biblique, les caractéristiques de la Grande Prostituée, appelée aussi Babylone, correspondaient parfaitement avec Jérusalem.

Je vous propose maintenant de découvrir quelques éléments historiques qui viendront confirmer cela et qui permettront de comprendre en quoi consiste sa prostitution et pourquoi la Bête doit être identifiée avec la Rome dirigée par la dynastie julio-claudienne.

La grande prostituée et son alliance avec la Bête

Alexandre le Grand et ses successeurs

Après la conquête de la région, Alexandre le Grand confie la direction de la Koilè-Syrie à son général Parménion. A la mort d’Alexandre, son empire est divisé entre plusieurs généraux qui ont fondé différentes dynasties. Deux d’entre elles nous intéressent particulièrement : les Séleucides qui régnèrent sur Babylone et les Lagides qui régnèrent sur l’Egypte.

Entre 320 et 301, la Terre d’Israël change plusieurs fois de mains. Tout au long du troisième siècle, cinq guerres syriennes ont lieu entre les Lagides  et les Séleucides. En 199, elle passe définitivement sous le contrôle séleucide mais dès 142 cette domination n’est plus que nominale.

Antiochos IV

En 175, un nouveau roi séleucide, Antiochos IV Epiphane, arrive au pouvoir. Celui-ci veut « helléniser » la Judée, d’abord de manière pacifique (174-170), puis de manière violente (170-167). Pour cela, Antiochos IV prend plusieurs mesures autoritaires :

-il ordonne de dresser un nouvel autel sur l’autel des holocaustes pour accomplir des sacrifices grecs. Il s’agit de « l’abomination de la désolation » (1 Maccabées 1 : 57 ; Daniel 11 : 31 et 12 : 11).

-il ordonne d’élever une statue de Zeus Olympien.

-il autorise la prostitution sacrée et il remplace les fêtes judéennes par des célébrations mensuelles en l’honneur de Dionysos.

-il interdit la circoncision, l’observance du sabbat et le respect de la pureté alimentaire.

Toutes ces attaques contre la religion israélite vont entrainer une révolte des Judéens.

La révolte des Maccabées et la dynastie des Hasmonéens

Cette révolte est menée par une famille, les Maccabées. Après plusieurs années de luttes, les Judéens finissent par l’emporter et la prise de pouvoir de Simon, un des Maccabées, ouvre une nouvelle ère pour la Judée, puisqu’il crée une nouvelle dynastie, les Hasmonéens, et rétablit provisoirement une royauté judéenne.

Après Simon, c’est Jean Ier Hyrcan (143-104), deuxième fils de Simon qui règne, puis son frère, Aristobule Ier (104-103), fils ainé de Jean Hyrcan, puis un autre frère cadet : Alexandre Jannée (103-76).

La veuve de ce frère, Salomé Alexandra (76-67) prend le pouvoir politique, tandis que son fils aîné (Jean II Hyrcan 76-67 / 63-40)  prend le pouvoir religieux. Mais le fils cadet, Aristobule II, dispute la succession. Cette guerre fratricide contribue grandement à affaiblir la dynastie, et le dernier hasmonéen, Antigone Matthatias (40-37), un des deux fils d’Aristobule II, est ensuite évincé du pouvoir.

L’arrivée des Hérodiens au pouvoir

Flavius Josèphe nous explique comment Hérode est devenu roi :

« Antoine (ndl : un des chefs romains) était touché de compassion devant ces revers de fortune (ndl : les malheurs d’Hérode que celui-ci venait de raconter à Antoine). En souvenir de l’hospitalité reçue d’Antipater (ndl : le père d’Hérode) et surtout à cause de la valeur personnelle de celui qui était devant lui, il résolut de faire dès maintenant roi des Juifs celui qu’il avait déjà lui-même créé tétrarque. Non moins que son estime pour Hérode, ce qui le poussait c’était son aversion pour Antigone, en qui il voyait un agitateur et un ennemi des Romains. César se montra plus favorable encore : il évoqua les campagnes d’Antipater, celles dont en Egypte il avait partagé les fatigues avec son père, l’hospitalité et le dévouement qu’il lui avait toujours montrés ; bien entendu, il ne perdait pas de vue l’esprit d’initiative d’Hérode. Il convoqua le Sénat, ou Messala et ensuite Atratinus, après avoir présenté Hérode, rappelèrent en détail tous les services rendus par son père et son dévouement personnel aux Romains. En même temps, ils dénoncèrent l’hostilité d’Antigone, non seulement pour ses torts antérieurs, mais encore du fait qu’à présent il avait reçu son pouvoir des Parthes, au mépris des Romains. A ces déclarations, le Sénat s’émut et quand Antoine, allant plus loin, dit que, en raison de la guerre contre les Parthes, il y avait avantage à ce qu’Hérode fût roi, la proposition fut votée à l’unanimité. La séance une fois levée, Antoine et César sortirent avec Hérode entre eux deux. Les consuls et les autres magistrats les précédaient pour aller offrir un sacrifice et consacrer le sénatus-consulte au Capitole. En ce premier jour de règne d’Hérode, Antoine offrit un banquet en son honneur. » (1)

Nous voyons donc que c’est grâce aux Romains qu’Hérode est devenu roi et, par la suite, c’est grâce aux Romains que lui et ses fils se sont maintenus au pouvoir. A cause de cela, les Hérodiens ont cherché à plaire aux Romains et ont fait de nombreux compromis avec le paganisme. Par ailleurs, la fonction la plus sacrée de la religion israélite, celle de Grand Prêtre, devenait un simple instrument entre leurs mains.

On a donc là l’alliance entre la Grande Prostituée (Jérusalem sous la domination hérodienne) et la Bête (l’empire romain sous la domination des julio-claudiens).

Je vous propose maintenant un bref commentaire de quelques versets clefs de ces deux chapitres.

Commentaire de quelques versets clefs

Apocalypse 17 : 9-11

 « C’est ici l’intelligence qui a de la sagesse. -Les sept têtes sont sept montagnes, sur lesquelles la femme est assise. Ce sont aussi sept rois: cinq sont tombés, un existe, l’autre n’est pas encore venu, et quand il sera venu, il doit rester peu de temps. Et la bête qui était, et qui n’est plus, est elle-même un huitième roi, et elle est du nombre des sept, et elle va à la perdition. »

Les sept montagnes sur lesquelles la femme (Jérusalem) est assise sont les sept collines de Rome. Le fait que la femme soit assise sur ces montagnes montre que son pouvoir dépend de Rome. Comme nous l’avons vu, la dynastie hérodienne ne régnait sur Jérusalem que par la volonté des Romains.

Apocalypse 17 : 15-17

« Et il me dit: Les eaux que tu as vues, sur lesquelles la prostituée est assise, ce sont des peuples, des foules, des nations, et des langues. Les dix cornes que tu as vues et la bête haïront la prostituée, la dépouilleront et la mettront à nu, mangeront ses chairs, et la consumeront par le feu. Car Dieu a mis dans leurs coeurs d’exécuter son dessein et d’exécuter un même dessein, et de donner leur royauté à la bête, jusqu’à ce que les paroles de Dieu soient accomplies. »

Après un temps d’alliance, les Romains ont fini par prendre et dépouiller complètement Jérusalem. Le Temple, quant à lui, a été détruit par le feu.

On peut noter que le verbe « haïr » est au futur. La guerre entre les Judéens et les Romains n’a donc pas encore commencé.

Apocalypse 18 : 1-2

« Après cela, je vis descendre du ciel un autre ange, qui avait une grande autorité; et la terre fut éclairée de sa gloire. Il cria d’une voix forte, disant: Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande! Elle est devenue une habitation de démons, un repaire de tout esprit impur, un repaire de tout oiseau impur et odieux »

Il s’agit de la chute de Jérusalem, prise en 70 par les Romains. On peut ajouter un extrait d’un livre de Flavius Josèphe qui fait écho à ce passage :

« Car de toutes les cités tombées au pouvoir des Romains, il se trouve que la nôtre (=Jérusalem), après être parvenue au plus haut degré de félicité, est tombée, pareillement, dans le plus extrême des malheurs. » (2)

Apocalypse 18 : 4

« Et j’entendis du ciel une autre voix qui disait: Sortez du milieu d’elle, mon peuple, afin que vous ne participiez point à ses péchés, et que vous n’ayez point de part à ses fléaux. »

Jean exhorte ici très clairement les communautés chrétiennes à fuir cette catastrophe imminente, qui est présentée comme un châtiment divin. Si beaucoup de nos contemporains voient dans l’Apocalypse des évènements à venir, on peut se demander si les chrétiens de l’époque avaient compris le message. Je pense que l’on peut répondre oui, comme en témoigne le récit d’Eusèbe de Césarée :

« De plus le peuple de l’Eglise de Jérusalem reçut grâce à une prophétie transmise par révélation aux notables de l’endroit, l’ordre de quitter la ville avant la guerre et d’habiter une ville de Pérée, nommée Pella. Ce furent là que se transportèrent les fidèles du Christ, après être sortis de Jérusalem, de telle sorte que les hommes saints abandonnèrent complètement la métropole royale des Judéens et toute la terre de Judée ». (3)

Le but de ce verset était donc d’avertir les disciples de Jésus qui habitaient à Jérusalem que la ville serait prochainement détruite. Ceux-ci ont, heureusement pour eux, bien compris le message, ce qui leur a permis de fuir à temps pour éviter la catastrophe.

On remarquera qu’Eusèbe qualifie Jérusalem de « métropole royale », ce qui conforte les propos précédents.

Conclusion

En conclusion, nous pouvons dire que l’étude de ces deux chapitres confirme le fait que l’Apocalypse est bien un livre qui décrit des événements imminents, comme l’annonce d’ailleurs Jean au début et à la fin de son livre, et non une éventuelle fin du monde qui, deux milles ans après, ne serait pas encore advenue.

« Révélation de Jésus Christ, que Dieu lui a donnée pour montrer à ses serviteurs les choses qui doivent arriver bientôt, et qu’il a fait connaître, par l’envoi de son ange, à son serviteur Jean, lequel a attesté la parole de Dieu et le témoignage de Jésus Christ, tout ce qu’il a vu. Heureux celui qui lit et ceux qui entendent les paroles de la prophétie, et qui gardent les choses qui y sont écrites! Car le temps est proche. » Apocalypse 1 : 1-3

« C’est moi Jean, qui ai entendu et vu ces choses. Et quand j’eus entendu et vu, je tombai aux pieds de l’ange qui me les montrait, pour l’adorer. Mais il me dit: Garde-toi de le faire! Je suis ton compagnon de service, et celui de tes frères les prophètes, et de ceux qui gardent les paroles de ce livre. Adore Dieu. Et il me dit: Ne scelle point les paroles de la prophétie de ce livre. Car le temps est proche. » Apocalypse 22 : 8-10

Un des buts de cette « révélation », rappelons que c’est le sens du mot grec « apocalypse », était d’avertir les disciples de Jésus du jugement imminent qui allait s’abattre sur Jérusalem pour que ceux-ci puissent se mettre à l’abri. Or, il semble que le message a bien été compris le message, puisqu’ils ont effectivement quitté Jérusalem avant le début du siège.

Notes

(1) Flavius Josèphe, La guerre des Judéens, I, 282-285.

(2) Flavius Josèphe, La guerre des Judéens, I, 12.

(3) Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 3.

A propos David Vincent 285 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.