Le statut du livre du Siracide dans le Talmud

En introduction de ma série sur le canon biblique, j’avais évoqué l’affirmation selon laquelle l’Eglise n’aurait fait que reprendre le « canon juif » qui existait déjà à l’époque de Jésus.

Cependant, comme je l’ai précisé, cette affirmation est doublement fausse. D’une part parce qu’il n’y avait pas un « canon juif » unique au temps de Jésus. Il existait différents groupes de Judéens et chacun avait plus ou moins son propre canon. Au mieux, ce « canon juif » ne serait donc en réalité que le canon pharisien. D’autre part, même cela n’est pas exact, puisqu’à cette époque, les pharisiens n’étaient pas encore tout à fait d’accord sur les livres exacts qui devaient être inclus dans la Bible.

Dans cet article, j’aimerais simplement vous présenter un texte du Talmud, qui confirme cela. Je vous propose de lire l’extrait, que je commenterai ensuite :

—D’où vient le proverbe « Une branche pourrie fait du chemin pour rejoindre de méchantes broussailles » ? demanda Rabba à Rabah b. Mari.

— On trouve une mention de cette idée dans le Pentateuque, une deuxième dans le livre des Prophétes, une troisième dans celui des Hagiographes ; elle est exposée aussi dans une michna, ainsi que dans une baraïtha. Dans la Thora il est écrit : « Esaü s’en alla vers Ismaël » (Gen. 28 : 9) ; dans le livre des Prophétes : « Des gens de rien se rassemblèrent auprès de Jephté, et ils firent avec lui des incursions » (Jug. 11 : 3); chez les Hagiographes : « Tout oiseau s’unit à son espèce et l’homme à celui qui lui ressemble » (Siracide 13 : 16) ; de plus une michna enseigne: « Tout ce qui est lié a un objet impur est impur; tout ce qui est lié à un objet pur, est pur ». Et selon une baraïtha, R. Eliézer a dit : « Ce n’est pas un hasard si l’étourneau suit de près le corbeau ; ils sont de la même espèce ». (1)

Dans cet extrait, deux rabbins discutent au sujet d’un proverbe. Ce n’est pas cette discussion en elle-même qui m’intéresse, mais l’argumentaire développé par le rabbin qui répond.

Pour confirmer ses propos, celui-ci cite trois versets bibliques et deux sentences tirées de la littérature rabbinique. Je ferai d’autres articles pour présenter cette littérature rabbinique, je laisse donc ces deux sentences de côté et je n’aborderai ici que les trois versets issus des Ecritures.

Pour bien comprendre les propos du rabbin, il faut savoir que la Bible juive, et c’était déjà vrai pour la Bible rabbinique à cette époque, est divisée en trois partie : la Torah, en français le Pentateuque, les Neviim en français « les prophètes » et les Ketouviim qui est un terme plus difficilement traduisible. On parle souvent des « autres écrits » ou des « hagiographes », comme dans la traduction citée.

Lors des discussions rabbiniques, il est courant que les rabbins justifient leurs avis en citant un verset issu de chacune de ces parties et c’est exactement ce que fait ici ce rabbin.

Pour la Torah, il cite un verset de Genèse, pour les Prophètes il cite un verset du livre des Juges, qui est classé par les juifs dans la catégorie des livres prophétiques, et pour les ketouviim (« autres écrits » ou « hagiographes ») il cite un verset du livre du Siracide.

Cette citation montre clairement que ce rabbin considérait bien le Siracide comme faisant partie de la Bible. Cela n’est d’ailleurs pas le seul cas, il y a d’autres passages du Talmud où ce livre est aussi cité comme « Ecriture ».

Conclusion

En conclusion, ce texte montre qu’à l’époque de Jésus même le canon pharisien n’était pas encore entièrement fixé.

Si les pharisiens s’accordaient sur une division tripartite de la Bible (Torah/Neviim/Ketouviim), nous voyons qu’ils n’étaient pas encore entièrement d’accord sur les livres figurant dans les diverses parties (notamment dans les prophètes et les autres écrits) et que certains, comme ce rabbin, pouvaient considérer comme bibliques des livres qui ne sont plus aujourd’hui dans la Bible juive, mais que certaines Eglises chrétiennes ont conservé.

Note

(1) Talmud de Babylone, Baba Kamma 92b.

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A propos David Vincent 213 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.
  • Maxime Georgel

    Hum, intéressant mais je pense que c’est biaisé de penser en terme de « canon fixé » les juifs n’avaient pas une conception binaire du canon : canonique, non-canonique mais des degrés d’inspiration.