Un témoin ancien du canon biblique : Le fragment de Muratori

Le fragment de Muratori est un des plus anciens textes exposant le canon (presque) complet des Ecritures. Composé au cours du IIe siècle, probablement en grec, il a ensuite été traduit en latin aux alentours du IVe siècle. Je vous en propose ici une traduction française, en vert, suivie d’un bref commentaire.

Comme son nom l’indique, il s’agit d’un fragment. Dans le manuscrit le plus complet, il manque le début et la fin.

Le fragment de Muratori

(…) cependant auxquelles il a assisté, et il les a exposées ainsi.

Le troisième livre de l’évangile, selon Luc. Luc le médecin, après l’ascension du Christ, comme Paul l’avait pris avec lui, à la manière de quelqu’un qui étudie le droit, a écrit sous son propre nom, selon ce qu’il jugeait bon. Lui non plus cependant n’a pas vu le Seigneur dans le chair et, c’est pourquoi, en fonction de ce qu’il avait pu obtenir (comme information), il a aussi commencé son récit à partir de la naissance de Jean.

Le quatrième des évangiles, celui de Jean, un des disciples. Comme ses condisciples et ses évêques l’exhortaient, il dit : « Jeûnez avec moi dès aujourd’hui pendant trois jour, et, ce qui aura été révélé à chacun, nous nous le raconterons les uns aux autres. » La même nuit, il fut révélé à André, l’un des apôtres, que Jean devait tout mettre par écrit sous son nom avec l’aval de tous. Et c’est pourquoi, bien que des commencements différents soient enseignés dans chacun des évangiles, cela ne fait aucune différence pour la foi des croyants, puisque c’est par un Esprit unique et souverain que tout est exprimé dans tous (les évangiles) : ce qui concerne la nativité, la passion, la résurrection, l’entretien avec ses disciples, sa double venue, la première (où il était) méprisé, dans l’abaissement, qui a (déjà) eu lieu, la seconde (où il sera) glorieux, plein de puissance royale, qui est (encore) à venir. Qu’y a-t-il donc d’étonnant à ce que Jean expose chaque chose si fermement dans ses épîtres aussi, quand il dit à propos de lui-même : « Ce que nous avons vu de nos yeux, et que nous avons entendu de nos oreilles, et que nos mains ont touché, voilà ce que nous avons écrit. » Par là en effet, il se proclame non seulement témoin oculaire et auditeur, mais aussi écrivain (qui a consigné) toutes les merveilles du Seigneur dans l’ordre.
Quant aux Actes de tous les apôtres, ils ont été écrits en un seul livre. Luc, pour l’excellent Théophile, (y) rassemble tous les faits qui s’étaient passés en sa présence, ainsi qu’il le montre aussi de manière évidente en laissant de côté le martyre de Pierre, et aussi le départ de Paul quittant la Ville (=Rome) pour l’Espagne.

Quant aux lettres de Paul, quelles elles sont, de quel lieu et pour quel motif elles ont été envoyées, elles-mêmes le font savoir à ceux qui veulent bien le comprendre.

En tout premier lieu aux Corinthiens, pour interdire les hérésies du schisme, ensuite aux Galates (pour interdire) la circoncision, puis aux Romains, pour enseigner que le Christ est la règle des Ecritures et aussi leur principe, il a écrit avec davantage de prolixité. De chacune d’elles, il est nécessaire que nous discutions, puisque le bienheureux apôtre Paul lui-même, suivant la règle de son prédécesseur Jean, n’a écrit en les désignant par leur nom qu’à sept Eglises, dans l’ordre que voici : aux Corinthiens, la première ; aux Ephésiens, la deuxième; aux Philippiens, la troisième ; aux Colossiens, la quatrième ; aux Galates, la cinquième ; aux Thessaloniciens, la sixième ; aux Romains, la septième. Il est vrai qu’il a écrit encore une fois aux Corinthiens et aux Thessaloniciens pour les reprendre ; cependant on reconnaît qu’il n’y a qu’une seule Eglise répandue sur toute la surface de la Terre. En effet, Jean aussi, dans l’Apocalypse, bien qu’il écrive à sept Eglises, s’adresse cependant à toutes. Il est vrai (qu’il a écrit) une lettre à Philémon, une à Tite, deux à Timothée, par affection et amour ; (écrites) cependant pour l’honneur de l’Eglise catholique, pour le bon ordre de la discipline ecclésiastique, elles sont rendues saintes.

Il circule aussi une (lettre) aux Laodicéens et une autre aux Alexandrins, écrites faussement sous le nom de Paul pour (défendre) l’hérésie de Marcion, et beaucoup d’autres (écrits) qui ne peuvent être reçus dans l’(Eglise) catholique, il ne convient pas en effet de mélanger le fiel avec le miel.

Certes une lettre de Jude et deux (lettres) inscrites (au nom) de Jean sont considérées dans l’(Eglise) catholique, comme (l’est) la Sagesse écrite par les amis de Salomon en son honneur…

Des apocalypses aussi, nous recevons seulement celle de Jean et celle de Pierre, que certains des nôtres ne veulent pas qu’on lise dans l’Eglise. Quant au Pasteur, Hermas l’a écrit très récemment, de notre temps, dans la ville, quand siégeait sur le trône de la ville de Rome l’évêque Pie son frère. Et c’est pourquoi on doit certes le lire, mais on ne peut pas le présenter publiquement au peuple dans l’Eglise, ni parmi les prophètes dont le nombre est complet, ni parmi les apôtres (qui sont) dans la fin des temps.

Mais d’Arsinoé ou de Valentin, ou de Miltiade, nous ne recevons absolument rien, (eux) qui ont aussi écrit un nouveau livre de psaumes pour Marcion, en même temps que Basilide, l’Asiate fondateur des cataphrygiens (…) (1)

Commentaire

Plusieurs points intéressants peuvent être relevés :

  1. La mention de l’Apocalypse de Pierre, acceptée par l’auteur dans le canon biblique, même s’il reconnaît que ce texte ne fait pas l’unanimité.
  2. Le statut du Pasteur. C’est un écrit qui appartient à une catégorie intermédiaire : reconnu comme orthodoxe, mais non canonique (pas de lecture publique dans l’Eglise)
  3. La mention de Jean comme « prédécesseur » de l’apôtre Paul. L’auteur considère donc que l’Apocalypse a été écrite avant les lettres de Paul.
  4. Enfin, on peut noter le silence sur certaines épitres, en particulier celle(s) de Pierre

Note

(1) Jean-Daniel Kaestli et Daniel Marguerat (éd.) Introduction au Nouveau Testament. Son histoire, son écriture, sa théologie, Genève, Labor et Fides, 2008, p.503-505.

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A propos David Vincent 296 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.