Une culture de la conspiration (Michael Barkun)

Régulièrement, nous entendons parler dans les journaux de tueries aux Etats-Unis. Se pose alors la question du port d’armes à feu. En effet, on établit souvent un lien de cause à effet entre la possibilité de posséder une arme à feu et le grand nombre de morts par balles aux Etats-Unis. Cette idée était notamment à la base du document de Michael Moore Bowling for Columbine (2002).

Toutefois, au cours de ses recherches, Michael Moore a fini par se rendre compte que ce lien pouvait être mis en doute, car d’autres pays ont proportionnellement plus d’armes à feu et moins de morts.

La culture de la peur

C’est alors qu’il rencontre un professeur d’université, qui lui soumet une autre hypothèse. Pour lui, le nombre de morts par armes à feu s’explique plutôt par la « culture de la peur » développée aux Etats-Unis. Ce climat anxiogène est alimenté par les médias, mais aussi par un imaginaire collectif lié aux théories du complot.

Depuis plusieurs décennies, des chercheurs américains travaillent sur ce sujet. Parmi ces spécialistes, Michael Barkun, qui a écrit plusieurs livres en rapport avec cette question, dont un, intitulé A Culture of Conspiracy, que j’aimerais maintenant présenter.

Une culture de la conspiration

La première édition du livre était pratiquement terminée avant le 11 septembre 2001. Toutefois, l’auteur a décidé de rajouter un chapitre et quelques interpolations suite à cet événement. Une seconde édition, que j’utilise, est parue en 2013 avec 4 chapitres supplémentaires, les chapitres 11 à 14.

Ce livre est une étude sur le conspirationisme américain et ses causes. Il ne prétend pas proposer une synthèse complète sur le sujet, mais plutôt des « coup d’oeil » qui permettent d’amorcer une réflexion.

Plan du livre

Dans les deux premiers chapitres, l’auteur définit le sujet et propose une catégorisation des théories conspirationistes. Les douze autres chapitres étudient des théories conspirationistes particulières. Les chapitres 3 et 4 s’intéressent à la théorie du Nouvel Ordre Mondial, les chapitres 5 à 9 aux théories sur les OVNIS, les chapitres 10 et 11 concernent le 11 septembre, le chapitre 12 les théories sur Barack Obama, le chapitre 13 traite du lien entre conspirationisme et violence et enfin le chapitre 14 traite des prédictions mayas concernant l’année 2012.

Les théories conspirationistes

L’auteur propose de distinguer trois types de théories conspirationistes en fonction de leur portée :

1) Celles qui portent sur un événement précis. On conteste la version officielle de cet événement et on propose une version alternative (ex. : le 11 septembre).

2) Celles qui visent un système. Une organisation (les jésuites, les francs-maçons, les juifs, etc.) veut contrôler une région ou le monde.

3) Et les « superconspirations », qui sont des regroupements complexes mélangeant plusieurs conspirations et faisant intervenir de nombreux acteurs à tel point que l’on a parfois même du mal à distinguer les buts réels et les ramifications. Au sommet de ces « superconspirations » se trouvent d’ailleurs souvent des forces non-humaines (ex. : les reptiliens).

Après avoir distingué ces différents types de conspirations, l’auteur souligne, à juste titre je pense, la force du conspirationisme, qui réside dans son caractère « infalsifiable ». Les personnes adhérant à ses thèses, notamment les plus extrêmes relevant de la catégorie 2) et 3), se sont créées un monde parallèle qui a sa propre logique. Il devient, à partir de là, presque impossible de réfuter ces croyances.

Histoire du conspirationisme

L’auteur cherche aussi à retracer l’histoire du conspirationisme. Il fait remonter les théories modernes à deux ouvrages en lien avec la Révolution française : Proofs of a Conspiracy de John Robison (1798) et les Mémoires de l’abbé Barruel (1803). Je ne connaissais pas le premier, en revanche le second était déjà apparu dans mes recherches et me paraît effectivement très important pour comprendre le conspirationisme contemporain.

Ensuite, l’auteur essaye de retracer la diffusion de ces théories, particulièrement dans l’espace américain, sur lequel il travaille. C’est une enquête tout à fait passionnante qui montre la complexité du phénomène et révèle des mélanges parfois très étranges.

Conspirationisme et eschatologie

Toutefois, ce qui m’a particulièrement intéressé dans ce livre, c’est le lien qu’il fait entre le conspirationisme et certaines formes d’eschatologie. Il mentionne en particulier le dispensationalisme, qui constitue l’objet de ma thèse.

C’est une hypothèse à laquelle j’avais déjà pensée depuis un certain temps, mais les éléments qu’il apporte m’ont conforté dans cette idée. Il évoque en particulier plusieurs auteurs américains, comme Jerry Falwell ou Pat Robertson, que j’aurai l’occasion de présenter dans d’autres articles

Le chrétien face au conspirationisme

Pour terminer, j’aimerais exprimer mon propre avis sur la question. Personnellement, en tant qu’historien et en tant que chrétien, je ne crois absolument pas aux théories relevant des catégories 2) et 3). Celles de la catégorie 1) sont en revanche tout à fait possibles, on en a de nombreux exemples historiques. Il faut toutefois être sûr de disposer de preuves solides avant d’y adhérer.

Je pense par ailleurs que le conspirationisme en milieu chrétien est profondément lié à la vision pessimiste du futur diffusée par l’eschatologie futuriste et, en tant que prétériste convaincu, je pense que cela est extrêmement dangereux pour l’Eglise. Je reprendrai cependant ce sujet plus en détail dans d’autres articles.

Conclusion

Il y a plusieurs mois de cela, j’avais commencé une série d’articles sur le prétérisme. Je la reprendrai prochainement pour la compléter.

Parallèlement, je ferai aussi une série sur les théories conspirationistes qui me paraissent tout à fait en lien avec ce sujet et qui malheureusement séduisent beaucoup de chrétiens. Le but de cette série sera d’abord de présenter ces théories et d’expliquer ensuite pourquoi je n’y adhère pas et surtout pourquoi je considère qu’elles représentent un danger pour la foi.

Bibliographie

Barkun, M. (2013). A Culture of Conspiracy. Apocalyptic Visions in Contemporary America. Berkeley-Los Angeles-Londres : University of California Press.

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A propos David Vincent 293 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.