Vérité, histoire et symbole

Pour continuer notre réflexion sur l’inspiration et l’interprétation de la Bible, je vous propose maintenant d’aborder la question de la littéralité et de l’allégorie.

Littéralité et allégorie

Si dans le passé l’interprétation allégorique a pu être à l’honneur dans l’Eglise, avec même parfois certains excès, c’est au contraire une tendance littéraliste qui domine aujourd’hui, notamment dans le monde protestant. Ce littéralisme peut aboutir à deux positions opposées dues à des présupposés contraires.

Certains critiques libéraux éliminent tous les faits miraculeux, estimant que cela est impossible. A l’inverse, certains commentateurs fondamentalistes pensent qu’il est nécessaire de tout prendre (ou presque) au sens littéral. Cependant, aucune de ces deux positions ne me semble rendre justice au texte biblique.

L’anachronisme

Le plus grand péché de l’historien est l’anachronisme. L’anachronisme consiste à prendre des faits ou des raisonnements d’une époque pour les transposer dans une autre époque. Les films « historiques » regorgent souvent de ce genre d’erreurs.

Or cette erreur d’anachronisme se retrouve souvent dans notre manière d’aborder la Bible. Nous imposons nos propres critères de vérité aux auteurs bibliques qui vivaient pourtant plusieurs milliers d’années avant nous, dans un contexte culturel complètement différent.

En particulier, aujourd’hui, dans notre culture contemporaine, la vérité est presque toujours confondue avec les faits matériels. Ce qui est vrai, c’est ce qui s’est réellement passé. Mais chez les peuples antiques cette distinction n’existait pas forcément et des données symboliques pouvaient très bien se mélanger avec des données historiques, sans pour autant porter atteindre à la vérité. Ce principe est très clairement exprimé par ces quelques citations d’Origène rapportées dans un article précédent:

« Mais si l’utilité de cette législation apparaissait d’elle-même clairement dans tous les passages, ainsi que la logique et l’habilité du récit historique, nous ne croirions pas qu’on puisse comprendre dans les Ecritures quelque chose d’autre que le sens corporel. C’est pourquoi la Parole de Dieu a fait en sorte d’insérer au milieu de la loi et du récit comme des pierres d’achoppement, des passages choquants et des impossibilités, de peur que complètement entrainés par le charme sans défaut du texte, soit nous ne nous écartions finalement des doctrines comme n’y apprenant rien qui soit digne de Dieu, soit ne trouvant aucune incitation dans la lettre, nous n’apprenions rien de plus divin. » (1)

« Là où, pour l’exposition de la logique des réalités intelligibles, l’action de tel ou de tel, décrite auparavant, ne s’accordait pas avec elle à cause des significations plus mystiques, l’Ecriture a tissé dans le récit ce qui ne s’est pas passé, tantôt parce que cela ne pouvait pas se passer, tantôt parce que cela pouvait se passer, mais ne s’est pas passé. Parfois il y a peu de phrases qui sont ajoutées bien qu’elles  ne soient pas vraies selon le sens corporel, parfois il y en a davantage(2)

« Ce n’est pas seulement pour les livres antérieurs à la venue de Christ que l’Esprit s’est ainsi comporté, mais, comme il est le même Esprit et provient d’un même Dieu, il  a agi de même pour les Evangiles et les apôtres : car chez eux aussi le récit est quelque fois mêlé d’ajouts qui y ont été tissés selon le sens corporel, mais qui ne correspondent pas à des évènements réels. » (3)

« Mais les Evangiles aussi sont pleins d’expressions de cette espèce : « le diable a porté Jésus sur une haute montagne pour lui montrer de là-haut les royaumes du monde entier et leur gloire ». Quand on lit cela sans superficialité, ne blâmera-t-on pas ceux qui pensent qu’avec l’œil du corps qui a besoin d’une certaine hauteur pour apercevoir ce qui est placé plus bas, on peut voir les royaumes des Perses, des Scythes, des Indiens et des Parthes, et la gloire que leurs souverains reçoivent des hommes ? Celui qui cherche l’exactitude peut observer d’autres expressions semblables en très grand nombre dans les évangiles et admettre que, dans les histoires qui se sont passées selon la lettre, sont tissées d’autres histoires qui ne sont pas passées. » (4) 

Midrash et Targoum

Mais ce principe n’a pas été inventé par Origène, ni même par les judéens hellénistes comme Philon d’Alexandrie. On retrouve ce même principe chez les Israélites de langue sémite.

Dans le domaine hébraïque, cette approche est très bien illustrée par la pratique du Targoum et du Midrash. Le Targoum et le Midrash sont deux manières d’expliquer et de commenter la Bible développées par les scribes d’Israël. On explique le texte biblique en ajoutant des éléments qui ne se trouvent pas dans le texte lui-même. Ces éléments sont souvent fictifs et symboliques.

Jannès et Jambrès

Le récit de Jannès et Jambrès nous fournit une bonne illustration de cette pratique. Jannès et Jambrès sont, d’après la tradition juive, les chefs des magiciens de Pharaon qui se sont opposés à Moïse et qui, ensuite, ont eu toutes sortes d’aventures avec le peuple hébreu.

En réalité, nous pouvons très facilement comprendre que ces personnes n’ont pas réellement existé, puisque Jannès et Jambrès sont des noms araméens. Ces personnages ont été inventés par les rabbins qui parlaient araméens. Cette invention n’est d’ailleurs pas quelque chose de secret qu’ils auraient tenté de dissimuler, mais elle est au contraire évidente, à condition de parler araméen, par le choix même des noms qui sont symboliques.

Pourtant, lorsque Paul les évoque, il en parle comme des personnes ayant réellement existé, et il est probable que ses correspondants grecs n’aient jamais pu comprendre le jeu de mot araméen lié au nom de ces personnages : « De même que Jannès et Jambrès s’opposèrent à Moïse, de même ces hommes s’opposent à la vérité, étant corrompus d’entendement, réprouvés en ce qui concerne la foi. » (2 Timothée 3:8)

« Targoum et midrash biblique »

Cette pratique n’est pas une déviance tardive des rabbins, mais un examen attentif des textes bibliques dans leur langue originale, nous montre au contraire que les auteurs bibliques eux-mêmes ont usé de ce procédé. Le texte biblique hébreu est en effet rempli de jeu de mots que, malheureusement, nous ne voyons pas lorsque nous lisons la Bible en français.

Cette idée était parfaitement connue et acceptée par les premiers chrétiens, comme l’atteste le commentaire d’Origène, repris ensuite par Grégoire de Nazianze et Basile de Césarée, que j’ai cité précédemment.

Melchisédek

Un autre exemple de mélange entre récit littéraire et histoire nous est offert par l’auteur de l’épître aux Hébreux :

« En effet, ce Melchisédek, roi de Salem, sacrificateur du Dieu Très-Haut, — qui alla au-devant d’Abraham lorsqu’il revenait de la défaite des rois, qui le bénit, et à qui Abraham donna la dîme de tout, — qui est d’abord roi de justice, d’après la signification de son nom, ensuite roi de Salem, c’est-à-dire roi de paix, —  qui est sans père, sans mère, sans généalogie, qui n’a ni commencement de jours ni fin de vie, — mais qui est rendu semblable au Fils de Dieu, — ce Melchisédek demeure sacrificateur à perpétuité. » Hébreux 7 : 1-3

Ici l’auteur de l’épître s’appuie sur le fait que la Genèse ne mentionne pas la généalogie de Melchisédek pour considérer que celui-ci est « sans père, sans mère, sans généalogie, qui n’a ni commencement de jours ni fin de vie », ce qui permet de le rapprocher de Christ. Or il est bien évident qu’il s’agit ici d’une interprétation allégorique et que ce n’est pas parce que les parents de Melchisédek ne sont pas mentionnés dans le texte biblique qu’il n’en avait pas. Ce serait l’usage le plus ridicule de l’argument a silentio. En observant le texte biblique, on constate bien que Melchisédek était simplement le roi de Salem qui vivait à l’époque d’Abraham et qu’il avait par conséquent, comme tous les êtres humains, un père et une mère.

L’auteur de l’épître entremêle donc sans problème, dans son interprétation du texte biblique, des éléments littéraires et des éléments historiques.

Démythologisation vs littéralisme

J’aimerais donc revenir sur les deux attitudes que j’évoquais au début de mon article. A partir de l’époque moderne, les exégètes protestants libéraux ont commencé un processus de « démythologisation » du texte biblique. Ils ont considéré comme faux et non-historique tous les éléments du récit biblique qui relevaient du miraculeux et qui par conséquent, selon eux, n’ont pas pu se produire. Par réaction, au début du 20e siècle, aux Etats-Unis, est né le mouvement des fundamentals, qui a pour principe d’interpréter toutes les données bibliques dans un sens littéral et historique.

Face à ces deux attitudes extrêmes, la position des anciens Pères mentionnée plus haut me parait beaucoup plus équilibrée et pertinente. J’aimerais illustrer cela en comparant deux récits.

Elie et Jonas

Les histoires de Jonas et d’Elie contiennent toutes les deux des évènements extraordinaires. Jonas se fait manger par un gros poisson, dans lequel il passe trois jours, avant d’être recraché, tandis qu’Elie accomplit toutes sortes de miracles avant d’être enlevé au ciel dans un char de feu.

Les libéraux écartent ces deux récits comme de simples mythes, au sens moderne du terme, tandis que les fondamentalistes les prennent au pied de la lettre et affirment mordicus que ces récits doivent être considérés comme littéralement historiques sous peine de sombrer dans l’hérésie la plus totale. Pourtant un examen attentif des deux textes révèle, à mon sens, une grande différence qui permet une évaluation différente de ces deux récits.

Le récit d’Elie insiste clairement sur le côté miraculeux des évènements et sur l’aspect surnaturel des interventions divines. Etant chrétien, qui plus est de tendance charismatique, je n’ai aucun problème à admettre que Dieu puisse personnellement intervenir dans le cours de l’histoire et provoquer des actions qui dépassent les lois de la nature qu’il a lui-même fixées.

Dans l’histoire de Jonas, les choses sont présentées de manière très différente. Certes Dieu intervient sur les éléments pour déclencher la tempête ou amener le poisson, mais ensuite le texte nous explique simplement que Jonas aurait passé trois jours et trois nuits dans le ventre d’un gros poisson. Bien entendu, les fondamentalistes ne manqueront pas de faire remarquer que ce gros poisson n’est pas forcément une baleine. Mais baleine ou pas, il est strictement impossible que Jonas ait pu physiquement rester trois jours dans le ventre d’un gros poisson sans être digéré ou mourir d’asphyxie. Or la Bible ne mentionne aucune intervention divine qui aurait pu préserver de manière miraculeuse Jonas, mais semble au contraire présenter cela comme un fait ordinaire. Cette particularité invite donc plutôt l’interprète à considérer ce passage de manière symbolique et à en proposer une interprétation allégorique.

Une Bible et différents genres littéraires

Enfin, il faut aussi évoquer une dernière question, celle des genres littéraires. Il est nécessaire de distinguer le genre littéraire de chaque livre biblique, tout en se rappelant qu’ils ne correspondent pas forcément aux nôtres. Si la Bible contient de nombreux livres historiques, certaines histoires peuvent aussi relever d’un autre genre, comme le roman historique, voire même le roman tout court. Cela n’enlève rien à la pertinence du message véhiculé.

Pour prendre un exemple concret, au vu de nos connaissances actuelles, il est peu probable qu’Esther ait réellement existé, et le livre d’Esther semble plutôt être un roman qu’un livre historique. Notons d’ailleurs que ce livre n’a été accepté que très tardivement dans le canon pharisienqu’il n’est jamais cité dans le Nouveau Testament et qu’il n’a pas non plus été retrouvé à Qumran.

Conclusion

Pour conclure cet article, je dirais que l’interprète chrétien doit se garder de deux extrêmes. Si le principe de « démythologisation » prôné par les protestants libéraux se fonde sur un présupposé matérialiste que l’on peut contester, le littéralisme extrême des fondamentalistes n’est pas forcément plus biblique. Si cette position a l’avantage de la facilité, celle-ci n’est pas forcément synonyme de vérité.

Notes

(1) Grégoire de Nazianze & Basile de Césarée, Philocalie d’Origène, 1 ; Extrait du Traité des Principes, IV, 2, 9.

(2) Grégoire de Nazianze & Basile de Césarée, Philocalie d’Origène, 1 ; Extrait du Traité des Principes, IV, 2, 9.

(3) Grégoire de Nazianze & Basile de Césarée, Philocalie d’Origène, 1 ; Extrait du Traité des Principes, IV, 2, 9.

(4) Grégoire de Nazianze & Basile de Césarée, Philocalie d’Origène, 1 ; Extrait du Traité des Principes, IV, 3, 1.

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A propos David Vincent 283 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.