Un agraphon talmudique : Jésus et les toilettes du Temple

Je continue ma série sur les agrapha, avec cette fois un agraphon qui ne provient pas des écrits émanant des disciples de Jésus, mais de ceux de ses adversaires, les pharisiens.

Le récit qui nous intéresse se trouve, avec quelques variantes, dans trois écrits rabbiniques différents : la Tosefta, le Talmud de Babylone et le Midrash de Qohélet (un commentaire du livre de l’Ecclésiaste).

Je vous propose tout d’abord de lire le passage. J’en ferai ensuite un commentaire pour expliciter le texte.

Rabbi Éliézer et Jacob, disciple de Jésus

« Nos maîtres nous ont enseigné : Lorsque R. Eliézer eut été arrêté pour hérésie, on le fit comparaître devant un tribunal pour le juger. Le procurateur lui dit : Est-ce qu’un vieillard comme toi doit s’occuper de telles niaiseries ? Il répondit : J’ai confiance en celui qui me juge. Ainsi le procurateur pensa qu’il parlait de lui, alors qu’il parlait de son Père céleste. Le procurateur lui dit : Puisque tu as eu confiance en moi. Dimissus, tu es libre. Quand il fut retourné chez lui, ses disciples vinrent à lui afin de le consoler, mais il ne voulut pas accepter leurs, consolations. Akiba lui dit : Permets-moi de te parler d’une des choses que tu m’as enseignées. Il lui répondit : Parle. Il dit : Maître, peut-être as-tu entendu une parole d’hérésie et cette parole t’a occasionné du plaisir, et c’est pourquoi tu as été arrêté. Il répondit : Akiba, tu m’en as fait souvenir. Un jour pendant lequel je parcourais le marché supérieur de Sepphoris, j’y rencontrai un des disciples de Jésus le Nazaréen et Jacob de Kefar Seh’anya était son nom. Il me dit : Il est écrit dans votre Loi « Tu n’apporteras point dans la maison de Dieu, comme offrande votive d’aucune sorte, le salaire d’une courtisane… » (Dt 23, 19). Que doit-on en faire ? Est-il permis de l’utiliser afin de faire construire des lieux d’aisance pour le grand-prêtre ? Et je ne répondis rien. Il me dit : Jésus le Nazaréen m’a appris ceci : « C’est le salaire d’une courtisane, il retournera à la courtisane » (Mi 1, 7), ce qui provient d’un lieu d’immondices retourne à un lieu d’immondices. Et cette parole m’a plu et c’est à cause d’elle que j’ai été arrêté pour hérésie. Et j ‘ai transgressé ce qui est écrit dans la Loi : « Éloigne tes pas de cette étrangère, c’est l’hérésie, ne t’approche pas de l’entrée de sa maison, c’est l’autorité. »(1)

Contexte historique du récit

Ce texte est un peu compliqué, car il contient deux récits imbriqués. Le personnage principal, Rabbi Eliézer, est un des principaux rabbins de la fin du 1ersiècle et du début du 2esiècle après Jésus-Christ. C’est un des rabbins les plus cités dans la Mishna. Le disciple mentionné, Rabbi Akiba, est quant à lui considéré comme le plus grand rabbin du judaïsme.

Dans ce récit, nous voyons que rabbi Eliézer est arrêté par les autorités romaines qui le soupçonnent d’hérésie. Cela peut paraitre étrange. En fait, pour comprendre ce passage, il faut se référer à la loi romaine de l’époque. Le judaïsme rabbinique était reconnu comme une religion légale par les Romains, en revanche le christianisme était considéré comme un culte illégal. Comme je l’ai mentionné dans un autre article, le simple fait d’être reconnu comme chrétien pouvait valoir à l’individu arrêté une condamnation à mort. Ce qu’il faut donc comprendre ici, c’est que les autorités romaines soupçonnaient rabbi Eliezer d’être chrétien, mais il est finalement relâché suite à un quiproquo.

Une fois rentré chez lui, rabbi Eliézer s’interroge sur les causes de son arrestation et rabbi Akiba lui fait remarquer qu’il s’agit peut-être d’une punition divine pour avoir apprécié une parole d’hérésie. Dans ce contexte, il s’agit d’une parole émanant des disciples de Jésus. C’est alors que rabbi Eliézer se souvient effectivement avoir rencontré un disciple de Jésus, nommé Jacob, et avoir apprécié un enseignement halakhique que celui-ci avait donné.

La halakhadésigne dans le judaïsme l’ensemble des prescriptions qu’il faut suivre. C’est le code de loi auquel il faut obéir et celui-ci s’étend à tous les domaines de la vie.

Ici, la question débattue peut être formulée ainsi : l’argent des prostituées peut-il servir à construire le Temple ? Rabbi Eliézer ne sait pas quoi répondre et Jacob lui cite alors la réponse de Jésus, que l’on peut résumer ainsi : « Oui, mais seulement pour construire les toilettes ». Et rabbi Eliézer apprécie cette réponse.

L’authenticité de l’agraphon

Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a de fortes probabilités pour que cette parole de Jésus soit authentique. Deux éléments, en particulier, peuvent appuyer cela.

Tout d’abord, cette parole s’insère très bien dans le contexte de l’époque. En effet, même si le propos peut nous paraître assez futile, il faut bien se rappeler que c’est à ce genre de discussions que les docteurs de la Loi consacraient la plupart de leur temps et on voit dans les évangiles qu’à plusieurs reprises certains d’entre eux ont essayé de piéger Jésus. Parfois la question nous est rapportée (la femme qui épouse successivement sept hommes, l’impôt que l’on doit payer à César, etc.), parfois non. Il est donc tout à fait possible que cette parole de Jésus ait pu être prononcée dans le cadre d’une de ces discussions avec les docteurs de la Loi.

Mais surtout, elle est rapportée par les adversaires de Jésus, les rabbins, qui sont les descendants spirituels des pharisiens. Or, dans cette discussion, nous voyons que la réponse de Jésus est convaincante et le montre sous un jour favorable. Ce qui rend la thèse d’une invention rabbinique moins probable.

Enfin, on comprend assez facilement pourquoi cette parole n’a pas été rapportée par les évangélistes. C’est une question qui ne concernait plus vraiment les premières communautés chrétiennes.

L’historicité de Jésus

Toutefois, ce récit est aussi important, parce qu’il constitue une preuve importante de l’historicité de Jésus. Ceux qui nient cette historicité font souvent remarquer qu’aucune source ancienne, en dehors des écrits chrétiens, ne parle de Jésus. Souvent, ils savent que Jésus est mentionné dans le Talmud, mais ils estiment que les récits talmudiques ne sont que des réponses tardives aux écrits chrétiens et qu’ils ne constituent donc nullement une preuve de l’historicité de Jésus.

Or, ce récit rabbinique ne peut absolument pas être classé dans cette catégorie, puisqu’il est complètement indépendant des évangiles. Par ailleurs, les individus mentionnés sont chronologiquement très proches de Jésus. Rappelons que rabbi Eliézer a vécu à la fin du 1ersiècle et au début du 2esiècle, tandis que son interlocuteur est un disciple direct de Jésus, qui a entendu de vive voix ses enseignements.

On a donc bien une attestation directe de l’existence de Jésus, par une source ancienne et indépendante de la littérature chrétienne.

Note

(1) Talmud de Babylone, Abodah Zarah, 16b-17a. (Traduction de Dan Jaffé, avec quelques modifications).

Bibliographie

Jaffé, D. (2005). Le judaïsme et l’avènement du christianisme. Orthodoxie et hétérodoxie dans la littérature talmudique Ier-IIesiècle. Paris : Le Cerf.

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A propos David Vincent 294 Articles
Né en 1993, David Vincent est chrétien évangélique et doctorant en sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (#GSRL). Ses recherches portent sur l’histoire de la théologie chrétienne et de l’exégèse biblique, les rapports entre théologie et savoirs profanes, et l’historiographie confessionnelle. Il est membre de l’association Science&Foi et partage ses travaux sur son blog et sa chaîne Youtube.